Chroniques

Harel #432 La multiplication des nouilles

CHRONIQUE 432ème
La multiplication des nouilles
Suite de la série 430 – 431
Publiée par La Famille Rock le 20 avril 2020

 

Texte de Pierre Harel

La porte de la chambre s’ouvrit précipitamment, et Willie sauta à genoux sur le lit en me tirant brutalement d’une profonde torpeur philosophique. Il avait le regard moite et de grosses gouttes de sueur perlaient à son front :

–  Ti-Pierre ! Ti-Pierre !  Gerry est fou ! On sait pu quoi faire ! Va l’aider ! Aide-moi ! Va voir Johnny ! Johnny capote ! Il veut s’en aller !
–  Quoi ?
–  Regarde dehors ! Regarde par la fenêtre ! Gerry se promène avec ses apôtres ! Enwèye ! Er’garde !

M’arrachant du matelas, je m’assis sur le rebord du lit en me passant les mains dans les cheveux comme j’ai encore l’habitude de le faire. Devant le miroir craqué d’une vieille commode je replaçai l’élégance d’un collier de pierres du Rhin que j’avais d’enroulé autour du cou, lorsque je m’aperçus avec effarement que j’avais des airs de Little Richard ! Un peu moins grillé, peut-être, mais quand même ! Offenbach ! Les pétasses du rock ! Non ! Au secours ! Nous dérapions ! Gerry pouvait bien péter une coche. Je comprenais à ce moment son effarement et sa confusion. Nous étions tous devenus fous ou en passe de l’être. Sauf Johnny, évidemment.

Étourdis de notre succès à la radio et d’un teint basané acquis sur la couvarture de notre taudis montréalais, rue de Bleury coin Ontario, nous, qui, y’avait pas si longtemps, fuyions le soleil pour ne pas avoir l’air bronzé-bourgeois, nous, qui préférions l’ombre des bougies à la clarté du jour, voilà que nous, grands-prêtres du Rock québécois mettions des jeans serrés, et de petites blouses déchirées. Voilà que nous portions des boucles d’oreilles et des colliers rutilants, voilà que nous tenions, jusque très tard le soir, des sessions improvisées de disco-rock dans le parking du célèbre Rockhead Paradise, rue Saint-Antoine à Montréal.

Ça ne ressemblait à rien de mondain pourtant, c’était tonitruant comme d’habitude, mais avec une touche hermaphrodite, pervertie et théâtrale. Nous étions devenus fous de coquetterie bi-sexuelle, avec khôl et bijoux. Sans évidemment passer à l’acte homosexuel demeurant un no man’s land pour de vrais rockeurs. Non. Nous étions aux femmes et qu’aux femmes. Pauvres elles !

En fait, cette pseudo bisexualité se manifestait essentiellement par une attitude sexuellement provocante sur scène. Jagger, Bowie, Reed et beaucoup d’autres chanteurs et musiciens des années soixante-dix ont largement donné dans le genre avec succès. Nous ne pouvions alors, dans notre rude et prude «Belle Province», nous permettre d’aller aussi loin qu’eux dans l’expression d’une délinquance comportementale quant à l’identité sexuelle. Mais nous essayâmes !  Nous devînmes lesbiennes !

Johnny, ce génial peintre-guitariste, résista cependant à cette vague d’influences des vedettes rock de l’époque qui s’arrangeaient presque toutes pour avoir l’air androgynes ou carrément putasses. Holà ! Holà Ho ! Pas pépère Gravel !  Pas lui !  Pas d’air de pute ! Pas question ! Johnny demeura le phare du GBS*, ce qu’il est toujours, avec sa chemise à carreaux et sa camisole de flanelle. Les quatre autres étaient devenus fous ? Bof ! Johnny menaçait de s’en aller ?  C’était grave ! Ça dépassait les bornes. J’étais incapable d’imaginer Offenbach sans la guitare de Johnny. Il était unique. Nous l’étions tous : Gerry était la voile, Willie le pirate, Wézo le perroquet, moi le vent et Johnny la chaloupe de sauvetage.

J’approchai lentement de la fenêtre sans rideau donnant sur le stationnement du Motel. Il faisait une journée de rêve pour une mi-mai en Abitibi. La chaleur d’un soleil jaune pâle faisait monter une brume diaphane du sol détrempé encore recouvert de plaques de neige. Tout baignait dans une presqu’aveuglante tulle pastelle. Protégeant mes yeux d’une main, je m’appuyai de l’autre sur le rebord de la fenêtre pour mieux voir à l’extérieur. Il y avait une dizaine de voitures dans un parking boueux en contre-bas, et un peu plus loin, dans l’espace plus sec d’un champ jouxtant le stationnement, une douzaine de personnages anachroniques et poilus, suivant à la queue leu-leu notre Gerry-B, les mains jointes, l’air inspiré, qui marchait de-ci, de-là .

Moi, estomaqué :
– Qu’est-ce qu’il fait là ?
Will, calmé, d’une voix d’outre-tombe :
– Je te l’ai dit qu’il était devenu fou !
Moi, incrédule :
– Qui c’est les autres ?
Will, s’approchant de la fenêtre : Des hippies tabarnak ! Ils ont eu une subvention du BS, pour faire des tam-tams avec des bûches !

Comme de fait la petite troupe s’arrêta, et, s’assoyant autour de Gerry dans le foin humide, les apôtres se mirent à jouer des gros tambours rustiques qu’ils portaient jusque-là pendus au dos dans de vieux packsacks.  Gerry semblait chanter sur le rythme, mais à cause de la distance je n’arrivais pas à en saisir grand-chose.

Me tournant vers Will :
– Qu’est-ce que tu as à t’énerver. Gerry chante avec des hippies dans un champ. Où est le problème ?
Will, l’air très inquiet :
– Gerry déteste les hippies ! Lui, le flower power, ça l’fait chier ! Y’est fou, j’te dis ! Va écouter ce qu’il marmonne avec sa gagne de poils.
Moi, calmant le jeu :
– Ben quoi, c’est pas la première fois que ça lui arrive. Qu’est-ce qu’il a pris ? Des pilules ? De l’acide ? Du speed ?
Will, de plus en plus énervé :
– Y’est de même depuis hier soir. T’as rien vu toi ! T’as rien entendu ! T’as sacré ton camp ! T’es allé te coucher ! Nous autres, on est resté avec lui.
Moi, insistant :
– Y’a rien pris ? Tu es sûr ?
Will, l’air désinvolte :
– Hier avant le troisième set, il m’a demandé deux Mandrax. J’aurais pas dû lui en donner. Y’avait mal à la tête. Le plus qu’y prend d’habitude c’est des aspirines.
Moi, insistant :
– Combien ?
Will, l’air distrait :
– Quoi ?
Moi, très insistant :
– Combien a t’il pris de Mandrax ?
Will, penaud :
– Deux pour commencer, pis dans le milieu du set trois autres. Ça faisait pas d’effet.
Moi, en tabarnac :
– Sacrament !
Will, la voix traînante :
– Après le show, y’a commencé à dire qu’il était Dieu, pis les Poils lui ont payé la traite et il est allé s’asseoir avec eux. Ils ont passé la nuit dans sa chambre, toute la gagne.
Moi, rassurant :
– L’effet des Mandrax doit être terminé maintenant, il va bien finir par aller se coucher.
Will, fataliste :
– Y’ont de la mescaline !
Moi, découragé :
– Ostie !
Will, parlant très vite :
– Qu’est-ce qu’on fait ? Le boss va annuler notre contrat si Gerry ne chante pas à soir ! On va être dans la marde ! On doit $200 de bar-bill et $150 de restaurant ! On n’a pas une cenne pour retourner à Montréal !
Moi, décidé à régler le problème :
– Bon ! Ça va !  On y va !

Nous arrivâmes tous en même temps dans le lobby du motel, Johnny, Wézo, Pop’s Lulu, Belzébuth notre sonorisateur et neveu de Wèzo, l’Américain, le Français, Gilbert le patron du Motel, Carole sa fille et quelques autres employés de l’établissement :

Moi, l’air calme et décidé :
– Bon ! Je vais aller voir ce qui se passe, et je reviens vous donner les nouvelles.
Le patron, pas de bonne humeur :
– Y’ont besoin d’être bonnes ! Si y’est pas su’l stage à soir, vous êtes sur la route demain matin ! Pis je garde votre paye de la fin de semaine pour payer vos dettes !
Carole, d’une voix douce mais ferme :
– Voyons papa… Pierre est capable de faire le show ! Même si Gerry n’était pas là, on pourrait passer une belle soirée…
Le patron, autoritaire :
– Carole ! Mêle-toi pas de ça !
Pop’s Lulu, insistant :
– Ben oui, Gilbert, Pierre peut chanter les chansons de Gerry, il les a composées…
Le patron en colère :
– Toé Ménard, asseye-pas de me passer un lapin pour un canard ! Harel, y chante bin, y’est showman, mais c’est Boulet que l’monde connaissent icitte ! Moé j’paye pour cinq musiciens sur le stage, ou ben j’paye pas pantoute !  Le show commence à neuf heures

J’étais vêtu d’un jeans délavé, d’une chemise bleue à pois roses, d’un perfecto neuf et d’une paire de bottes cosaques bleu-poudre décorées d’un cœur de cuir rouge au coup de pied. J’avais les cheveux qui m’arrivaient aux omoplates, une chatoyante ceinture de pierres du Rhin négligemment enroulée autour du cou, et un bronzage Acapulco.  Des boucles clinquantes ornaient mes oreilles récemment percées. Je m’avançai donc dans le parking vers la troupe de Galiléens.  Me voyant arriver les hippies redoublèrent d’intensité dans le tapochage arythmique et disparate de leurs rugueux tam-tams. Je marchais précautionneusement, sautillant entre de larges flaques de neige liquide nacrées de stries multicolores d’hydrocarbures.

Gerry, les yeux au ciel en me bénissant :
– Tu es Pierre. Et sur cette pierre je bâtirai mon Église.
Moi, d’un ton détaché :
– Viens-tu pratiquer après-midi ?

Les tambourineurs avaient cessé de jouer et me regardaient en silence comme si j’avais commis un sacrilège. Gerry, les yeux fermés, s’approcha jusqu’à me toucher en passant ses mains sur ma tête et suivant chaque courbe, chacune des aspérités de ma physionomie faciale. Mon grand nez surtout fut l’objet de plus longues études topographiques jusqu’à ce que ce divin chanteur me mette ses deux index dans les trous de nez en éclatant d’un rire sardonique.

Gerry, les yeux livides et excavés :
– Niaise pas avec Dieu !
Moi, mettant aussi mes deux index dans ses trous de nez :
– Toué non plus ! Ôte tes doigts de mon nez !
Gerry, l’air maniaque et tournant autour de moi sur l’air du Ô Canada :
                Trou-ous de nez
                Pierre est venu faire un tour
                Voir mes amis
                Qui jousent dans l’fond d’la cour 
                C’est Willie qui l’a envoyé-é-e 
                Jus-te pour me faire chier
                Y’é trop jaune pour v’nir me charcher-é-e
                Y’a peur, de voir la vérité
                C’est un grand pissou ya peur de moé
                Je joue de la ba-asse mieux que lui
                Pis moué mon père y s’appelait pas Willie 
                J’ai pas été gâté comme lui
                Je vais faire une symphoni-i-e
                Avec-e mes amis…

S’arrêtant sec de chanter, Gerry me regarda droit dans les yeux avec, pour une fois, quelque chose de tendre dans le regard.
Gerry à voix basse  :
– On va faire un jam au troisième set. J’vas chanter. Y’aura rien d’électrique, juste des vibrations musicales humaines pi du tam-tam qui vont monter vers Dieu.
Moi, d’un ton amical :
– Écoute, Gerry, si y’a pas de show normal à soir, le patron nous fout dehors. Il vient à peine de nous le dire !
Gerry, pontifiant :
– Jésus a dit : « Si Dieu donne à manger aux petits oiseaux, il donnera à manger à ses enfants ». Ne t’inquiète-pas.
Moi, d’un ton dégagé :
– Aïe ! Il est cinq heures.  Viens-tu souper ?
Gerry, normalement, comme si de rien n’était :
– Je vais rester avec mes apôtres. Dieu va nous envoyer une grosse cheyére de spaghetti bientôt.
Moi, en m’éloignant vers l’hôtel :
– Bon ! Ben, je vais aller manger une croûte…
Gerry, une main sur le cœur et l’autre me bénissant :
– Avec un couteau, 13 fourchettes, pis quatre pains avec une livre de beurre.
Moi, en continuant de m’éloigner :
– Quoi ça ?
Gerry, les yeux au ciel :
– Le spaghetti.
Moi, en sautillant entre les flaques :
– Quel spaghetti ?
Gerry, me montrant l’hôtel :
– Celui que Dieu va nous envoyer là-bas et que tu vas nous apporter icitte mon frère…

Je quittai la petite troupe, qui avait recommencé son cantique rythmé, et je me dirigeai vers l’entrée du Motel, où m’attendaient les autres.

Pop’s Lulu anxieux :
– Pis ? Qu’est-ce qui se passe ?
Moi, enlevant des traces de boue sur mes bottes :
– Tout est correct. Gerry veut d’jammer avec ses tchums au troisième set…
Will, impatient :
– Quoi ! Quels tchums ?  Pas c’te gagne de crosses-boules là ?
Pop’s Lulu :
– Willie ! Commence-pas à compliquer les affaires !
Will, enragé :
– Cibouère ! C’est nous autres ses amis ! C’est nous autres qui endurent ses osti de niaiseries ! J’ai mon câlisse de tabarnac de voyage ! Y peut ben faire les trois sets avec sa crisse de gagne de poils !
Johnny, en tapotant une gitane sur son paquet :
– Une minute ! Moi ça ne me dérange pas qu’ils embarquent à la fin du troisième set, si ça peut lui faire plaisir. Il doit en avoir besoin.
Moi, calmement :
– Tu as raison Johnny. Qu’en penses-tu Wèzo ?
Wèzo, regardant au plafond :
– Moi non plus ça ne me dérangerait pas, du moment qu’on a une paye demain soir.
Moi, décidé :
– Tout le monde est d’accord pour la fin du troisième set ? Bon ! Lucien ! Gerry veut avoir un gros chaudron de spaghetti avec un couteau rond à beurre, 13 fourchettes, quatre pains de ménage pis une livre de beurre
Pop’s Lulu, soulagé :
– Je m’en occupe ! Je vais aller voir Carole…
Will, sarcastique :
– Amènes y rien qu’une nouille ! Y va faire la multiplication des nouilles ! Ostie de tarla…

Willie, venait de clore la conversation d’une boutade. Nous avons tous imaginé Gerry en train de distribuer des platées de spaghetti, qu’il puisait dans un grand chaudron qui semblait ne jamais se vider. Le mot se répandait partout au Québec, puis au Canada et aux États-Unis. Les Poils, les hippies, les errants, les poètes, les affamés, tous se rendaient à Val D’Or, manger à l’auge du miracle.

Naissait alors un extraordinaire village peuplé d’une faune artistique hétéroclite, faubourg international des artistes mendiants et des poètes pauvres du Monde. La Cour des Miracles renaissait à Val D’Or.  Gerry-B en était le Dieu. Le prophète nourricier assurant à l’humanité une survivance assurée. L’homme de la situation. Un Messie ! La rigolade explosa, lorsque Willie lança à la cantonade :

Will, sarcastique :
–  Ça s’appellera plus Val-D’Or icitte, ça va s’appeler Avale  ton spaghatt le cave !  

Nous partîmes, Willie, Wèzo, Johnny et moi, confortablement installés dans mon immense bagnole nord-américaine. Le Coupe DeVille était aussi moelleux que somptueux. L’Américain et le Français, nous suivaient dans la Corvette jaune-serin. Le premier, un grand Arien blond aux yeux bleus, l’autre, petit, noiraud aux yeux noirs.

J’avais laissé Willie conduire pour lui faire penser à autre chose qu’à haïr Gerry. Il conduisait avec toute l’aisance d’un gars habitué à la Lincoln Continental de son père, le célèbre et très regretté Willie Lamothe. Lentement, nous avons fait le tour de la ville avant d’arrêter à une petite taverne afin d’y étancher notre soif, loin d’un tumulte mystique qui nous inquiétait tous. Nous bûmes et rebûmes. Enfin, un peu de temps passa sans inquiétude.

À notre retour au Dix, en plein milieu d’après-midi, nous constatâmes avec plaisir l’absence de la divine troupe qui avait cependant laissé là ses instruments de fabrications artisanales. À l’époque, en plus d’être le deuxième chanteur d’Offenbach, je tapochais les congas. Une curiosité toute naturelle me poussa donc à enfourcher l’un des tambours afin d’en expérimenter la sonorité. Wèzo ne se fit pas prier pour m’accompagner. Après quelques mesures bien rythmées, Willi et Johnny vinrent aussi se joindre à nous. Nous tapochions avec entrain sur les peaux bien tendues sous le chaud soleil sans nous douter qu’on nous observait de l’une des chambres du motel. Emportés par notre fougue et les quelques Bleues que nous avions bues à la «Taverne du Nord-Ouest», j’improvisai une chanson à répondre sur l’air de « Do a Diddy », chanson popularisée par notre ami Tony Roman :

Moi :
– Beau cul, m’a t’awère m’a t’awère.
Beau cul, m’a t’awère à soère…
Willie, Wèzo et Johnny :
– Gros cul, y va t’awère y va t’awère.
Gros cul, y va t’awère à soère…
Je poursuivis, en me dandinant de plus belle, le collier de pierres du Rhin battant la mesure de tous ses reflets :
– La première fois que je t’ai vue dans la rue
Je n’ai vu que ton beau gros cul dans la rue
Le chœur des Nègres blancs reprit aussitôt, sur le rythme qui s’endiablait :
– La première fois qu’il t’a vue dans la rue
Il n’a vu que ton beau gros cul dans la rue

J’allais poursuivre cette litanie des plus païennes, lorsque de l’une des fenêtres du deuxième étage du motel des glapissements aigus se firent entendre, et que nous vîmes des poilus outrés agiter les bras en criant dans notre direction :
– Aïe ! Lâchez nos tam-tams !  C’est fragile ça !
Arrêtant subitement notre envolée primitive, nous replaçâmes les tambours comme ils étaient, et nous retraversâmes le parking pour entrer dans le motel :
Will, en marmonnant :
– Fragile ? Gagne d’épais !  C’est pas des tam-tams, c’est des bûches !

Nous sommes montés aux chambres pour aller prendre un peu de repos avant le souper. J’entrai dans ma chambrette avec soulagement. Je m’étendis confortablement sur le lit, et j’avais repris mes rêveries lorsque la porte s’ouvrit avec fracas et que Willi fit irruption dans la chambre l’air encore plus paniqué qu’en avant midi :

– Aïe ! Là, c’est l’Américain pis le Français qui se battent dans le lobby du Motel ! Johnny capote ! Le Français est devenu fou ! Il a jeté un sort à la Corvette de l’Américain avant qu’on arrive, et c’est arrivé !

– Une minute ! Qu’est-ce qui est arrivé quand on est arrivé ?

– Sa corvette jaune ! Il vient d’avoir un accident ! Le Français avait dit qu’il l’écraserait comme un citron, sa corvette !

– Qui a eu un accident ?

– L’Américain ! Ben, pas lui mais son char ! Y’a un gros truck de livraison qui vient de reculer dedans.

– Pis tu penses que c’est le Français qui a donné l’ordre au truck d’écraser la corvette ? Cibouère, il est dangereux c’te Français-là ! Pi toué t’é sul’bord de rentrer à l’asile !

– Ti-Pierre ! Fais quelque chose ! M’a v’nir fou mouéssi !

– Arrête de prendre des Mandrax et d’en donner à tout le monde, je vais aller voir ce qui se passe en bas.

Je sortis rapidement de la chambre et me dirigeai vers le lobby du motel. Étrangement, il n’y avait personne et je n’entendais rien d’autre qu’une lointaine musique émanant des cuisines. Je me dirigeai vers la taverne, adjacente au hall d’entrée, qui me semblait particulièrement silencieuse en cette fin d’après-midi. La petite salle aux murs décorés de têtes empaillées d’orignaux, d’ours, de chevreuils et de quelques truites rouges et mouchetées se tordant sur leurs planchettes vernies, était vide à l’exception de nos deux groupies. Piteusement assis au fond du cénacle les deux trinquaient silencieusement, arborant une semblable ecchymose à la lèvre inférieure qu’ils avaient enflées et sanguinolentes :

– Vous faites quoi là ?

Le Français :
– Ben… On fait la paix quoi. On trinque.

– C’est quoi cette histoire-là ? T’as ensorcelé sa Corvette ? Tu lui as jeté un mauvais sort ? Tu fais ton sorcier ?

– Non ! Non. Ça va là. L’embrouille est terminée. Demande-lui à l’Amerloque.

L’Américain :
– He’s saying the truth. It’s all over now. We’re friends. Tell him. Tell him we are friends again.
Moi dubitatif :
– C’est vrai ça ?

– Ben oui quoi ! Gerry nous a réconciliés tout à l’heure… Il est formidable ce mec.

– He’s a holy man. He gave us his blessings.

– Mais non ! Il ne nous a pas blessés…

– He surely did ! He blessed us in his way…

– On lui avait promis de ne pas en parler !

– Vous lui aviez promis de ne pas parler de quoi ?

– Ben… Il nous a foutu un gnon sur la gueule…

– C’est quoi ça, un « gnon » ?

– Ben… C’est une baffe. Mais un peu plus fort quoi…

Laissant les deux esquintés à leurs amitiés contrites, je quittai rapidement la taverne et montant quatre à quatre les marches de l’escalier menant aux chambres du deuxième je me dirigeai vers la chambre de Gerry. À l’étage, toutes fenêtres grandes ouvertes, tout était silencieux à part le tambourinage aléatoire des gouttes d’eau sur les toitures de tôles des hangars environnants. J’ouvris lentement la porte de la chambre et constatant qu’il n’y avait personne, j’entrai en la refermant derrière moi.

C’était un printemps magnifique que celui de l’année soixante-treize. Il avait fait soleil presque tous les jours et nos visages basanés en témoignaient. Une brise tiède chargée des odorantes et suaves effluves d’une nature en pleine résurrection, faisait virevolter les rideaux orangés d’une fenêtre goulûment ouverte. Des bibles traînaient ici et là, des tams-tams et des bouteilles de bière vides jonchaient le plancher, et des cendriers débordants de mégots trainaient partout.  Sur le couvre-lit brun, comme une bure froissée abandonnée là par un moine devenu fou, une grande feuille de papier blanc attira mon attention. Je m’approchai précautionneusement en pas de deux, évitant les cadavres de verres qui me regardaient comme autant d’yeux de cyclopes, et je lu :

– Dieu apparaîtra à minuit sur la scène du Dix. Ne me cherchez pas et commencez le show sans moi. Je viendrai comme un voleur. Croyez en moi, hommes de peu de foi !

* Gros Bon Sens

Bonne semaine

P.S. : Suite la semaine prochaine : Gerry (b) est Dieu

BANNIÈRE: DANIEL MARSOLAIS
WEBMESTRE: STEVEN HENRY
RÉDAC’CHEF: MURIEL MASSÉ
ÉDITEUR: GÉO GIGUÈRE
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