Chroniques

Harel #431 Bisbille à Val-D’Or

La 431ème 
publiée chez la Famille Rock 

 

 

CINQ OFFENBACH AU DIX

Mai 1972. Il était environ midi lorsque nous arrivâmes à Val-D’Or. Nous étions partis de Montréal à l’aube, petite caravane suspecte qui ne manqua pas d’attirer l’attention des policiers. À chaque fois, on nous laissait partir après avoir constaté que j’étais bien le propriétaire de la Cadillac, et que l’équipement dans le vieux truck à pain était bien le nôtre.

En 1972, le nom Offenbach ne disait pas grand-chose aux agents de la paix, mais le mien, accolé au film Bulldozer dont le tournage récent en Abitibi avait eu une couverture médiatique importante, les rassurait sur notre identité. Willie, copilote attitré, attendait patiemment que j’aie sommeil pour s’emparer du volant de ma rutilante Cadillac blanche 1959 Coupe de Ville. Willie proposa d’aller casser la croûte avant de décharger notre équipement et nos bagages :
– On vas-tu manger avant d’aller au Dix ?
Moi, bâillant les yeux fermés :
– On peut ben ! Qu’en penses-tu Gerry ?
Gerry, assis à l’arrière avec son frère Denis et Johnny, n’avait pas ouvert la bouche de tout le voyage, accablé de l’une de ses terribles migraines :
– Non ! J’aime mieux débarquer le stock avant de manger.
Denis (Le Vieux), dans un élan de sobriété :
– Ouen! Moi aussi ! Je veux monter mon drum à jeun !
Johnny, tout en tapotant une Gitane sur son paquet de cigarettes :
– Moi, je prendrais ben une Bleue ! Si y’a moyen !
Willie, les yeux rivés à la route :
– On peut en prend’ une au Motel ! C’est vrai qu’à s’rait bonne !
Moi, m’étirant hors du sommeil :
– OK ! Let’s go !

Le Motel Dix, à Val-D’Or, était alors reconnu d’un bout à l’autre du Québec, de l’Ontario, et des Maritimes, par tous les groupes de musiciens qui transitaient d’une région à l’autre. C’était un haut-lieu du rock’n’roll, comme, par exemples, le Cercle Électrique à Québec, le Balmoral à Greenfield Park et l’Hôtel Nelson à Montréal. À l’instar de tous les endroits du genre, le Dix était fréquenté par une faune, et une flore, apparentées aux psychotropes, fleurs de houblon au centre du blason. Nous y étions pour un mois !

Laissant nos bagnoles dans le parking désert à cette heure, nous entrâmes dans le temple en nous dirigeant immédiatement vers le Saint des Saints, la taverne ! Notre gérant, feu Lucien Ménard, le très regretté Lulu pour les intimes, s’en fut à la recherche du propriétaire pour lui annoncer notre arrivée.

Quelques instants plus tard, nous en étions déjà à une deuxième Labatt Bleue à crédit, que la barmaid nous servait avec des peanuts en écales dans un grand panier d’osier. Non mais ! Y’a tu quelque chose de meilleur qu’une bonne Bleue bien fraîche, dégustée avec des peanuts en écales ? Nous étions pourtant sans le sou, puisque nous avions vidé le fond de nos poches à Montréal pour faire le plein d’essence du truck à Lulu et de ma Caddy. Lucien nous interrompit en pleine discussion sur l’existence de Dieu :
– Ça va les gars, tout est arrangé ! Nous avons la bière staff price, et Carole va vous donner la clé de vos chambres.
Moi, nonchalamment :
– C’est qui Carole ?
Lulu, montrant un homme arrivé avec lui :
– C’est notre barmaid, la fille de Gilbert, le patron !
– Salut Gilbert !
– C’est toi Pierre Harel ?
– Oui !
– C’est toi qui a fait un film à Rouyn ? Dans la vieille mine d’or de McWatters ?
– Oui ! L’année passée ! Vous en avez entendu parler ?
– Comme tout le monde ! Viens que je te présente ma Carole ! Elle était allée faire un tour à Rouyn pendant le tournage. Y’avait eu un gros party dans un hôtel abandonné à Évain ! A m’a dit qu’elle avait passé la soirée là, avec toé!
– Ah oui ! Allo Carole ! T’as donc ben changé ! T’as fait couper tes cheveux ?
– Ben non ! J’ai toujours eu les cheveux courts ! Tu dois te tromper de fille !
– Mais non ! C’est ben toi ! Carole ! As-tu changé ta couleur ? T’as quelque chose de différent !
– Non ! Chu toujours pareille ! Mais j’ai tombé enceinte !
– Ah oui ? Le père, c’est un gars du boutte ? Je le connais-tu ?
– Oui !
– Le chanceux !
– C’est toi !
– Moi ? !!!

Je venais de m’étouffer d’une gorgée de travers ! Pendant que je râlais mon dernier râlement, les autres Offenbach, un sourire au coin des lèvres, se réjouissaient silencieusement du revirement de situation. Et voilà ! Harel le fin-fin! Harel l’intellectuel ! Harel le poète ! Une fille enceinte ! La hantise des musiciens de tournée ! Et quand ça fait quelques années qu’on tourne, comble de la hantise, deux filles enceintes en même temps!

Il faut cependant comprendre qu’à l’époque, le condom était encore un objet de déviance sexuelle autant que de soumission aux lois humaines du comportement social. Allais-je lâchement trahir mes spermatozoïdes en les laissant s’aventurer dans un cul-de-sac mortel ? Non ! Jamais ! Cependant, et comme bien d’autres, j’ai compris beaucoup plus tard l’utilité du condom !

Quoi qu’il en soit, Willie, d’un air satisfait, en profita pour mettre de l’huile sur le feu :
– Ben ! Mon Gilbert ! Félicitations ! T’as un gendre cinéaste ! Va falloir qu’Harel se marisse avec ta fille ! Un mariage obligé ! Sa sœur est en politique, c’est une séparatiss ! Là tu vas en avoir des subventions ! Ha! Ha! Ha!
– Ah ben câlisse ! Une séparatiss! Ah ben tabarnac ! J’ai mon wèyage! Mon chien est mort ! Maudit bâtard !
– T’es pas chanceux ! T’aurais pu tomber sur moé comme gendre, mais ta fille aime mieux les intellectuels comme Harel !
– C’est les grands-yeules que j’aime pas, mon Lamothe ! Ça fait longtemps que tu viens jouer icitte pi que tu t’essayes su moé ! Tu coûtes trop cher ! Y’a pas une barmaid qui veut sortir avec toé, tu vas boire sa paye su’l bras toués soirs !

Carole, rouge de colère, tourna les talons et disparut vers les cuisines. Tous les autres Offenbach s’esclaffèrent d’une virile hilarité. Moi je ne riais pas! J’étais sur le point de subir une rechute psychosomatique et de m’effondrer sur le sol, raide comme une barre de fer les yeux grands-ouverts. Comme on peut l’apprendre dans mon livre Rock ma vie, j’étais à l’époque affublé d’une maladie psychosomatique aux effets spectaculaires, mais pour l’instant j’étais tout simplement atterré à l’idée d’être le père de l’enfant de Carole ! J’avais peur de cette maturité inhérente à la paternité qui m’effrayait.

C’est certain qu’il n’est pas nécessaire d’être la tête à Papineau pour mettre une fille enceinte, mais c’est la suite qui m’épouvantait. Et je puis dire, de longues années plus tard, que j’avais du flair! La paternité, tout comme la maternité, est une forme d’esclavage pour les cœurs tendres. Mais ça ! Nous ne le savons pas lorsque bébé arrive au monde ! Nous sommes alors bouleversés de tendresse, chamboulés d’affectueuses effluves, tourneboulés d’amoureuses bouffées ! C’est merveilleux !

Quelques petites années plus tard, vers l’adolescence, c’est l’antichambre de l’enfer ! Nous agonisons! Nous mourons! L’inquiétude ronge ce qui reste de notre âme ratatinée à force de radoter à nos enfants de ne pas faire ci, de ne pas faire ça, et qu’il faut travailler pour vivre ! J’avais peur, et je sais maintenant pourquoi ! Quoi qu’il en soit, j’étais tellement fier d’être un membre du groupe Offenbach, que je ne souhaitais aucune attache sentimentale.

Il faisait beau, et nous étions bronzés de s’être fait griller en avril sur le toit de notre mansarde de la rue Berri à Montréal. « Câline de blues » jouait à la radio de CHOM fm, j’avais un coat de cuir neuf, une rivière de pierres du Rhin au cou, et le ventre plat maudit verrat ! L’avenir était à nous !

Et voilà que je devenais le père de quelqu’un et le futur mari d’une autre! J’avais tellement vu Gerry se fendre la tête en quatre, pour trouver l’argent nécessaire à ce que sa courageuse première femme, Denise, tienne maison et prenne soin de bébé Justin. Je l’avais si souvent vu, résigné, partir avant la fin du party !

En passe de basculer dans un trou noir qui engloutissait subitement ma réalité, je pris une longue gorgée de bière, et d’une mine plus qu’affadie, je balbutiai en regardant Gilbert :
– Un gars ou une fille ?
– Qui ça ?
– Notre enfant!
– Quel enfant ?
– Carole m’a dit qu’elle était enceinte !
– Carole ?
– Euh… Oui ! Ta fille !
– Ma Carole ?
– Ben…
– Une fausse-couche!
– Qui ça, une fausse-couche ?
– Pas toé ! Carole ! A l’a faite une fausse-couche l’année passée !

Une vague chaleureuse de délivrance me parcourut des pieds à la tête. Un énorme nuage strié d’éclairs venait de se dissiper ! Ressentant quand même de la tristesse à ce que Carole ait perdu son bébé, j’avais l’impression d’avoir échappé à un terrible destin. La paternité, comme la maternité, lorsqu’elle s’impose au travers d’une vie de façon totalement imprévisible, peut, je dis bien, peut, devenir un long calvaire capable de réduire n’importe qui à l’état végétatif.

À l’époque, je n’étais pas prêt. Je croyais qu’Offenbach devrait partir à la conquête du Monde ! J’étais certain que nous ferions un malheur au Québec et en Europe.

J’étais jeune, j’étais beau, j’étais libre comme le vent, et je croyais n’avoir aucune autre responsabilité que celle d’être poète et musicien.

Plus tard, à l’aube de la quarantaine, alors que naissaient et vivaient mes premiers enfants, j’ai compris qu’il n’y a rien de plus noble dans l’existence que de donner la Vie. En fait, nous ne donnons rien, puisque nous ne possédons rien ! Surtout pas la Vie ! Nous jouons le jeu de ce grand théâtre, ou ne le jouons pas !

L’humilité devient alors une vertu capitale. Ce qui manquait à ma jeunesse. Mais voilà vérité qu’on apprend sur le tard, lorsque nous sommes assez ralentis pour enfin voir la beauté du Monde. On pourrait même croire, passé la soixantaine, que la jeunesse est une mauvaise passe, puisque l’aube de la vieillesse exhale d’agréables effluves de paix intérieure. Je me souviens de ce triste poème que j’avais écrit en 1972, à l’âge de vingt-huit ans :

Un faux-cil dans un livre
Du parfum d’actrice
Sont les seuls souvenirs
D’un garçon très sérieux
Ayant tous les vices
Et n’aimant pas vivre…

Nous étions au Dix depuis deux semaines et l’affluence de centaines de spectateurs venus des Laurentides, de l’Abitibi, de l’Outaouais et de l’Ontario, ne dérougissait pas. Carole faisait tout ce qu’une femme peut, et sait faire, pour attirer un homme au lit mais rien ne fonctionnait ! Je dus lui mentir et faire semblant d’avouer que j’avais une maladie vénérienne et que je ne voulais pas l’infecter, et que je ne serais pas totalement guéri avant trois semaines, alors que nous serions déjà partis.

Pour la convaincre, je lui ait fait voir rapidement des dizaines de contenants pharmaceutiques dans ma valise, mais qui en réalité contenaient des antidépresseurs, des calmants et des antispasmodiques. Elle me crut, enfin, à mon grand soulagement.

J’étais devenu paranoïaque ! En fait, j’avais déplacé mon habituelle paranoïa existentielle vers une phobie de la fécondité. Il venait de me sauter aux yeux que même la fornication la plus égoïste libérait des millions de spermatozoïdes qui n’avaient d’autre but dans l’existence que de chercher, trouver, et percer un ovule fraîchement pondu pour le féconder.

Comprenons-nous ! Ce n’était pas que je considérais la femme sur le même pied que la tyrannosaure, la mouche, la poule, ou la truite, quoiqu’elles partagent toutes l’oviparité, mais j’avais terriblement peur d’avoir à vivre constamment au même endroit, et d’être en obligation de travailler quotidiennement au même emploi pour gagner la vie d’une petite famille. Peur de perdre ma liberté ! J’avais peur d’en devenir fou ! Fou agressif frustré ! Fou furieux ! Démentiel ! Comme mon père ! J’en paniquais !

Je prenais conscience de la véritable finalité de toutes relations sexuelles. Au bord du gouffre infini séparant Dieu de l’Humanité, je comprenais qu’un mouvement de frottage, aussi banal soit-il, pouvait faire naître la Vie, et que l’homme serait une Lampe d’Aladin dont une femme accorte pouvait tirer un génie. Je songeais que les mouvements de va-et-vient, fesses sur un plan vertical, seins sur l’horizontal, yeux chavirés, grognements, roucoulades, couinements, et ça ballotte, ça clapote, ça grignote, et ça met toute son âme à se faire jouir ou à faire jouir l’autre, enfin, que tout ça pourrait être insignifiant, si la survie de l’espèce n’en dépendait ! À preuve que le ridicule ne tue pas ! Il donne la vie !

J’allais chavirer d’intelligence sur le fait qu’humilité ne coïncide pas nécessairement avec claire simplicité, puisque tant de grands mystiques, sobres et pratiquant d’humbles habitudes, ont déjà conduit l’humanité à l’aveuglement. Bref, j’étais en passe de comprendre qu’il n’y a qu’une seule fonction essentielle à la sexualité mais qu’elle peut être différemment féconde au plan psychique, en servant le maintien psychologique de l’espèce, plutôt que sa stricte survivance biologique. On peut naître de l’amour! On peut aussi renaître de l’amour ! Bon! Me dis-je, j’ai compris !

La porte de la chambre s’ouvrit précipitamment, et Willie sauta à genoux sur le lit, me tirant brutalement d’une profonde torpeur psycho-philosophique. Il avait la peau moite et de grosses gouttes de sueur perlaient à son front :
– Ti-Pierre ! Ti-Pierre ! Gerry est fou ! On sait pu quoi faire ! Va l’aider ! Aide-moi!  Va voir Johnny ! Johnny capote ! Y veut s’en aller !
– Quoi ?
– R’garde dehors! Regarde par la fenêtre ! Y’est là Gerry ! Y fait une procession avec ses apôtres ! Y’est fou l’tabarnak ! Enwèye ! Er’garde !

Ne manquez-pas la semaine prochaine :
GERRY EST DIEU

Bonne semaine

Nous nous permettons d’ajouter un p’tit à-côté audio qui englobe une partie de la carrière d’Offenbach de cette époque.

BANNIÈRE: DANIEL MARSOLAIS
WEBMESTRE: STEVEN HENRY
RÉDAC’CHEF: MURIEL MASSÉ
ÉDITEUR: GÉO GIGUÈRE

 

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