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Le Grand Café 1981 à 1994

Le Grand Café, c’était Jean-Charles
Les grandes années de la rue Saint-Denis
Publié le 4 mai 2021

 

Par Marie Desjardins

 

Jean-Charles Guinand

1981. Jean-Charles Guinand et Louis Royet, gueules d’acteurs, dégaines de caïds, achètent le Grand Café. Le propriétaire de l’établissement de la rue Saint-Denis a fait une bonne affaire. Le monde des bars – de la nuit – ce n’est pas toujours de la tarte. Il faut avoir une « licence complète » dans tous les sens du terme. Guinand et Royet sont accompagnés de leur bras droit : Alain Caron. Yeux translucides, sourire de tombeur, il a fait la guerre d’Algérie. Gérer un café n’a rien à voir, question difficulté, avec ce qu’il a pu connaître comme atrocités. L’habit fait le moine semble-t-il, en dépit de la réalité : ces trois Français débarquant de Saint- Étienne, tous de dites bonnes familles, veulent investir des sommes qu’ils ont gagnées dans l’industrie du textile.

Ils ont trente ans, ou même pas. Dans leur ville, autrefois minière et comptant plus de bars que dans toute autre cité de l’Hexagone, ils sont connus comme des vedettes : des piliers de bar, des copains soudés à la vie à la mort, des buveurs infatigables – les rois de la fête. À Montréal, ils font leurs marques comme par magie. La pègre ne les approche pas pour leur proposer d’inévitables protections, pensant que cette bande de nouveaux arrivés dans le milieu appartient à la mafia marseillaise… C’est ce qui s’appelle avoir le cul bordé de nouilles. En dépit de cette indépendance conquise dans l’instant, il n’en restera pas moins qu’au fil des ans, bien des batailles auront lieu au Grand Café, enceinte célèbre, théâtre des guerres de territoire entre Hells et Rock Machines, le poste 33 s’en lave les mains. Alain Caron est assommé à coups de batte de baseball, Royet finit par passer à un autre appel et Jean-Charles tiendra les rênes du gros commerce jusqu’en 1994, à la fin d’une longue… très longue… tempête de neige…

Grand fan de New York, Jean-Charles découvre Montréal qui lui paraît bien petite, au fil de rencontres. Celle de Vic Vogel, le grand jazzman, est capitale. Les deux amis lunchent régulièrement au Barbizon avec André Théroux, de Radio-Canada. À midi, dans le resto bruyant, ce sont souvent eux qui font le plus de boucan, surtout quand Gerry Boulet, que Jean-Charles rencontre grâce à Vic, est à leur table. Pour se moquer de quelqu’un, un jour, Gerry se hisse sur une chaise et baisse son pantalon. Jean-Charles aura toujours une grande admiration pour le chanteur d’Offenbach et pour ses musiciens qui, tous, gravitent au Grand Café. De son côté, Royet fréquente André Ménard, suivant de près le festival de jazz et ses manifestations au Théâtre Saint-Denis, à la Place des Arts. Pourquoi pas davantage sur la rue Saint-Denis?

Royet crée l’association des commerçants de la rue et, bientôt, le Grand Café, le Faubourg Saint-Denis, l’Ours qui fume, le Bistro à Jojo, le Saint-Sulpice et divers endroits accueillent sur leurs scènes les musiciens internationaux se produisant lors de ces quelques jours de juillet. Ainsi la voie est tracée pour la création, par Jean-Charles et Bob Harrison, du festival de blues Session Blues Session – une scène à la grandeur de cette célèbre rue, un happening prenant place tous les printemps pendant onze jours (pendant treize ans) et se terminant à Pâques.

Lors d’un Blue Session, de gauche à droite : Rick Hughes, Lulu Hughes, Dan Bigras, Al Ward (?), Pierre Perron et Dan Martel (saxos), Richard Chartrand (Blue Steel) et John McGale

« Jean-Charles s’était occupé d’avoir la subvention de Labatt Bleue (1730 caisses de bières), précise l’ex-batteur du groupe Offenbach. Nous vendions la bière aux proprios des autres bars, et eux ils payaient les bands. Je me promenais sur la Saint-Denis avec mon chariot de bières Ha ha! Jean-Charles engageait l’attaché de presse chaque année (8000 dollars), et il prenait un coup avec les musiciens. Plus tard, il a aussi organisé un Session Blues Session en France, jumelant sa ville, Saint-Étienne, à Granby. »

La première mouture de ce festival, en 1985, correspond à la fin d’Offenbach. Cet événement musical permet aux membres du groupe de se retrouver, surtout que John McGale, précise Jean-Charles, « a donné un sacré coup de main à l’affaire en s’occupant presque gratuitement de la sono de tous les shows ». Lors de ces soirées où on peine à circuler dans les clubs bondés, on croise Breen Leboeuf, Johnny Gravel, Jacques Harrison, mais également Mario Saint-Amand, tout jeune comédien et protégé de Bob, qui, en 2011, incarnera Gerry à l’écran dans le film d’Alain Desrochers. Une remarquable interprétation de l’acteur qui, si jeune, et pendant toutes ses années, est ni plus ni moins tombé dans la soupe.

Ainsi, pendant onze soirs consécutifs, sur diverses scènes de la rue Saint-Denis, dans des bars alors enfumés, le public vit le blues aux premières loges et assiste à des concerts parfois époustouflants lors desquels des gens donnent leur meilleur, comme Jim Zeller, fameux harmoniciste et grand copain de Jean-Charles. Le co-propriétaire du Grand Café aura également pu compter sur un autre copain, Plume, qui, quelques fois, aura participé à Session Blues Session pour donner un coup de main. Sans Latraverse, le festival, en effet, n’aurait peut-être pas pris cette formidable vitesse de croisière jusque de l’autre côté d’un océan, et n’aurait pas mérité le nom de « Mecque du blues » que lui attribua Zeller.

Il fallait pour cela un homme de passion têtu comme un Verseau : Jean-Charles. Un véritable supporter de musiciens, capable de dévouement et d’une admiration sans bornes pour les artistes. Car il en aura fallu pour gouverner cette grosse barque dans le délire des mille et une nuits. En effet, Jean-Charles a le sens de la famille, de l’équipe, le cœur sur la main et… la main dans la poche. Cela fascinait Jim Zeller, très souvent à ses côtés. « Je voyais Jean-Charles à cinq heures de l’après-midi avec une grosse pile de cash dans les mains, raconte-t-il. Le lendemain, il n’avait plus rien et m’envoyait lui acheter un paquet de cigarettes. Où était passé l’argent ? À quoi avait-il servi ? Le même jour, je le revoyais avec une nouvelle pile de cash dans les mains…

C’était fascinant, je l’appelais Johnny Mystère, et il me disait :  C’est avec des ronds qu’on fait des ronds

Qui a fréquenté la rue Saint-Denis en ces années se souviendra des tablées dignes de banquets s’improvisant au Bistro Saint-Denis, au Mikado, au Croisic et autres restaurants. Le boss du Grand Café, comme on l’appelait, présidant sa cour royale de fidèles et autant de pique-assiettes, sabrait le champagne et faisait manger tout son monde. Beaucoup ont connu les largesses de cet étrange prince qui carburait à la vodka. Le Grand Café était une maison et parfois même un centre d’accueil, une antichambre d’immigrés, un refuge, une planque pour prisonnier en cavale. Jacques Pariis (un des barmen appréciés de Jean-Charles) s’en souvient. Il servit bien du monde, avec son exemplaire calme. Car au comptoir du rez-de-chaussée, comme aux autres de cette arche de Noé comptant deux étages, une faune hétéroclite se réunissait.

Francine Grimaldi était là souvent, l’avocat criminaliste Maurice S. Hébert, France Castel, Gerry, Lulu Hugues, Carl Tremblay, Francis Cabrel, l’auteur Christian Mistral célèbre pour ses crises, mais jamais à l’égard du boss. Il y avait aussi, et pendant des années, Dan Bigras. Il jouait du piano et lancerait bientôt Ange Animal, son premier album. Sa voix rauque résonnait jusqu’à la terrasse. Alain Caron ronchonnait tout haut – « Joue, Dan, joue, mais ne chante pas ! » – ce qui n’empêcha pas Jean-Charles, des années plus tard, d’organiser des concerts de Dan Bigras en France. Quant à Vic, Vic Vogel, il répétait tous les lundis à l’étage avec son big band comptant plus d’une quinzaine de musiciens.

On peut remarquer Luce Dufault et Carl Tremblay

Le Grand Café vibrait et vivait. Chaque jour était une fête mémorable. L’alcool, inutile de le dire,  coulait à flot. Des gens s’aimaient, se déchiraient, se retrouvaient, se rencontraient, et Jean-Charles disait avec fierté : « Ah ! Un bébé Grand Café. » Car de nombreux couples se formèrent là, en ce temps qui n’est plus aujourd’hui qu’un souvenir.

Tout un livre pourrait être écrit sur cette période difficilement imaginable pour qui ne l’a pas connue. C’était un Woodstock en miniature, mais également, pour les Français touristes et amis des propriétaires qui ne cessaient de déferler, une mine d’expériences inusitées avec l’arrêt obligé à l’Axe (le bar de danseuses devant lequel des coups de couteau furent parfois donnés), et dans la salle où se donnaient les spectacles artisanaux du band du Grand Café, le Grand Bazar : neuf personnes sur scène parmi lesquelles un psychiatre, des barmen, un étudiant en droit, une chargée de cours à l’Université McGill et Jean-Charles lui-même dont le public attendait avec impatience la prestation.

Il montait sur scène avec élégance, et entonnait les paroles adaptées à son cas d’un hit de Jacques Dutronc : « J’aime les filles… du Grand Café. » Il chantait aussi le célèbre succès de Hallyday-Vartan, « J’ai un problème », avec sa blonde de l’époque… autant dire sa sœur puisqu’elle est toujours là.

Le Grand Café est devenu un restaurant végétarien. En temps normal, l’endroit est toujours plein et il garde, ici et là, la chaleur de cette époque envoûtante, dont plusieurs, sans aucun doute, conservent la nostalgie. Merci Jean-Charles.

Photo de bannière, gracieuseté de Jimmy Ayoub : Jim Zeller, Donald Hince et Jimmy Ayoub le 16 avril 1987 au Grand Café
INFOGRAPHE: DANIEL MARSOLAIS
WEBMESTRE: STEVEN HENRY
RÉDAC’CHEF: MURIEL MASSÉ
ÉDITEUR: GÉO GIGUÈRE

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