Dossiers

L’aura de Led Zep

Led Zeppelin : les Dieux antiques
Publié le 16 juin 2020

 

De Ricardo Langlois

Tous ces livres qui s’accumulent. Des biographies sur Hendrix, Black Sabbath, Kurt Cobain, McCartney, je les lis et relis, ce sont des guides. Des manuels de survie. À l’adolescence, j’avais réussi à voler  Jim Morrison au-delà des Doors (édité par Rock’n’Folk), puis il y a eu cette bio de Rimbaud par Yves Bonnefoy. Ce sont des livres majeurs. Où étais-je à ce moment-là ? Dans ma tête ou avec Michel. Cela me suffisait. J’ai fumé, j’ai bu. Je cherchais le côté hippie et la contre-culture. L’avènement du Parti Québécois au pouvoir ? Un laboratoire à ciel ouvert ! Led Zeppelin II est arrivé au bon moment. Dieu merci !!!

Jimmy Page et la magie

Jimmy Page a confié à Philippe Manœuvre : « j’étudie la magie. C’est une étude passionnante et enrichissante, tout ce que j’apprends dans mes livres ou dans la vie se retrouve d’une manière ou d’une autre dans ma musique ». On parle d’une trinité : Led Zeppelin, Jimi Hendrix Experience et Cream, la trinité des héros. Trois mesures rituelles les transformant en idiome mondial magique, puissance du riff, la nouvelle culture underground laissant une liberté créative quasi-totale aux groupes.

Rumeur : Jimmy Page décide de faire graver un message occulte sur le premier pressage de Led Zeppelin III. Là encore, toute la machine Atlantic Records s’incline et accepte le caprice du jeune demi-dieu. So More Be It, Do What You Wilt. Les jeunes virtuoses du Zeppelin font leurs premières cavales dans les clairières du Royaume intérieur (Ramble On). Le jeu du Tarot d’Aleister Crowley et les capacités ontologiques de Led Zep sont des figures cosmiques et magiques. Les effets sur la jeunesse furent cathartiques.

Quant aux enchaînements de gammes par tons, il y a eu Wagner, Lizt et Gounod, avant eux. Mais Led Zep évoque les forces anciennes pour les moderniser. Musique rock qui intercède entre les mondes visibles et invisibles. Les témoignages se multiplient. « Nous sommes allés voir Led Zeppelin et il s’est passé quelque chose… Quelque chose de pas racontable. Après trois heures, je me suis senti transformé ». Beaucoup ont vécu cela. Cette perte de contrôle, ce voyage astral improvisé, je l’ai vécu avec Black Sabbath et Pink Floyd.

L’expérience intérieure

Les festivals rock : enfants illuminés de l’intérieur. Chacun avait sa manière de développer l’inner space. Pink Floyd pour le coté développement du karma, Black Sabbath suggérait une lecture de grimoires satanistes. Et pourtant ? Led Zep à sa manière se réinvente en peaufinant un corpus de 9 albums mythiques. Le Blues maudit, le folk celte et le rock oriental. L’incroyable audace alchimique ! Zeppelin ouvre la porte et des centaines de bands suivront.

Malgré tout, le mauvais sort s’est jeté sur eux : mort d’un enfant, accidents de voiture et cette disparition du batteur John Bonzo Bonham, mort par un matin glacial. Hercule foudroyé ! John Bonham était considéré comme l’arme secrète du band. Imaginez, à Tampa en 1973, Led Zep établit un record d’assistance battant les Beatles. À partir de Dazed and Confused, Led Zep s’empare des consciences de la jeunesse. On parle aussi du LSD 25 qui ouvre les portes de la perception. Les rockeurs de la fin du XXe siècle nous ont laissé un héritage mythique et mystique. Je fais allusion aux Doors, mais aussi à l’œuvre complète de Syd Barrett et j’ose, ici, employer le mot « Renaissance ».

Une époque romantique

Première révolution : printemps 68 en France. Le documentaire Feast of Friends réalisé pendant la tournée des Doors à l’été 68. Jim Morrison est philosophe : « D’un point de vue historique cela ressemblera probablement à l’époque des troubadours en France. Je sais que ça paraîtra incroyablement romantique. Nous sommes incroyables ! Oui, cela me parait romantique ! (il insiste) Je suis heureux de vivre à cette époque I will not go Prefer a feast of friends to the Giant Family (An American Prayer).

Et les incantations vaudou des Rolling Stones, la saga idyllique des Beatles, Led Zeppelin reste un ovni, un mouvement monolithique, la pierre noire de l’Odyssée du Rock. Et pourtant, Lennon déclare le premier, le rêve est terminé « The dream is over ». Dans l’immensité cosmique, on tente même de faire revivre Hendrix parti trop tôt. Une page de l’histoire est écrite. Hendrix-Osiris incarne le Dieu mort.

Les  Zeppelin feront 250 concerts et 9 albums en studio. Souvenez-vous du début fulgurant, Led Zeppelin ! Pochette en cuir noir et blanc, magie noire, magie blanche, révolution en stéréo. Suivi de Led Zep II, un enfer blues rougeoyant de pyrotechnies vocales. Led Zep III s’ouvre sur une ode aux Vikings, Immigrant Song, tout cela vers un univers parallèle, une sorte de promenade champêtre dans une forêt celtique. Abracadabra.

Whole Lotta Love

Page eut l’idée du classique Whole Lotta Love chez lui, à Pangbourne à la fin de l’été 68. Neuf mois plus tard en avril 69, ce fut la première des répétitions préalables à l’enregistrement de l’album Led Zeppelin II. Trois notes d’enfer au riff avec une conclusion en octave de Mi, et une structure descendante d’accords utilisant un écho rétrograde en effet background. Eddie Kramer, le producteur de Jimi Hendrix, était le meilleur choix pour superviser cette session d’enregistrement mythique. Sur le plan lyrique, on empruntait sans vergogne aux paroles de la chanson You Need Love de Willie Dixon, enregistrée en 1962 par Muddy Waters. En 1995, Dixon a intenté des poursuites en justice quant aux droits d’auteur et gagna le procès.

Led Zep a chanté Whole Lotta Love en faisant la première partie des Who, à Columbia, en 1969. Une version éditée fit une montée au top 5 des palmarès à partir de janvier 1970. Et pour le reste ? Page avait une réputation de malade, d’un briseur de cœur, de bourreau des cœurs insensibles. Comme pour Hendrix, dans Electric Ladyland, on enregistrait partout. Page a même composé et joué des solos dans des couloirs. L’idée ? Créer des images avec du son ! Led Zep, c’était du solide !

De retour dans ma chambre

L’apologie du miroitement. L’écriture défie l’Un et l’espace. L’adolescent que j’étais se projette : paroles, fragments ; Narcisse en poète. Les Dieux antiques ont permis à ma génération de respirer, de trouver une Voie. La musique rock reste énigmatique. Une sorte de désabusement métaphysique devant la vacuité des symboles (J Kristeva). Le Corps, le sexe, la musique, c’est aussi être Soi. On ne pense pas au suicide. Morrison vêtu de cuir, Ozzy en chemise indienne, Plant et son aura. Les quatre premiers albums de Led Zeppelin sont sans faille. Stairway to heaven est un vrai poème ésotérique. Avant ça, Daltrey chantait My Generation, Jagger chantait Satisfaction et Morrison criait Light my Fire ! Changer le monde avec des mots, des notes, Page et Plant restent présents. Une exploration intemporelle. Les grandes élaborations symboliques ne disent pourtant rien d’autre que ce qui s’écoute dans l’ombre…

Notes  :

– Cabala Led Zeppelin, préface Philippe Manœuvre 2009.
– Jim Morrison au-delà des Doors, Hervé Muller, Albin Michel 1973.
– Julia Kristeva, Histoire d’amour (psychanalyse) Folio 1988.

BANNIÈRE: DANIEL MARSOLAIS
WEBMESTRE: STEVEN HENRY
RÉDAC’CHEF : MURIEL MASSÉ
ÉDITEUR: GÉO GIGUÈRE

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