Chroniques

Pierre Harel chronique #429

CHRONIQUE 429ème
1 de 2 (publiée chez La Famille Rock)

 

Chers lecteurs, je ne pouvais passer sous silence les 50 ans de mon premier long-métrage. Dans la tourmente j’avais oublié cet anniversaire important du film qui a jeté les bases de la fondation du groupe OFFENBACH, par la production, dès 1971, des chansons Câline de Blues et Faut que je me pousse, avant la sortie du film à la Saint-Valentin 1974.

BULLDOZER A 50 ANS

Bulldozer, ce long-métrage québécois massacré en 1973 au montage par Pierre David, alors grand patron de la distributrice Les Films Mutuels, aura en effet 50 ans cette année, considérant que sa première journée de préproduction se situe à la toute fin de décembre 1970, à Rouyn-Noranda. Avant de lire les incroyables péripéties entourant la réalisation de ce film, je crois qu’il vous serait utile de regarder et d’écouter ce qu’en montre la bande annonce, La mémoire du cinéma. 

 

En juin 1970, je vivais encore au 272, Carré Saint-Louis, au centre- ville de Montréal, dans un grand appartement sur deux étages que j’avais d’abord cohabité avec mes amis Alain et Pascal Gélinas, et qui fut, en 1968-69, le point de ralliement fondateur du Grand Cirque Ordinaire. Mes deux amis ayant choisi de migrer en mai 1970 me laissèrent donc seul occupant des lieux avec ma sœur Louise, venue habiter chez moi pour un petit bout de temps.

Y’a rien de pire que de vivre dans un vaste appartement de plusieurs pièces quand tu ne travailles pas ou peu, et que tu souffres d’ennui. Je sortais marcher autour du parc à toutes heures du jour ou de la nuit, regardant ou lisant compulsivement les journaux abandonnés sur des bancs, fussent-ils francophones ou anglophones ou de langues étrangères, me permettant alors de constater l’homogénéité du potinage journalistique et photographique mondial, une photo valant mille mots.

J’étais donc à la maison en ce début de soirée de la fin du mois de juillet 1970 et je venais tout juste de lire, dans un quotidien anglophone montréalais ramassé sur le trottoir devant ma porte, un minuscule article relatant la totale destruction d’un hameau du Midwest américain par un amoureux frustré chevauchant un énorme bulldozer, lorsque la sonnerie du téléphone interrompit ma lecture. C’était un ami de Michèle Favreau, alors à la SDICC (Téléfilm Canada) me demandant, sans tambour ni trompette, si je voulais scénariser et réaliser un moyen-métrage qui servirait de pilote au gigantesque projet international de Mme Favreau intitulé, Biologie, dans lequel la SDICC avait déjà accepté d’investir 70 000 $ en frais de recherches.

Il ne s’agissait, me disait-il, que de vérifier et de tester une technologie vidéo montée dans une camionnette, qui permettrait à Mme Favreau de parcourir le monde en faisant un grand reportage sur l’état de la biosphère terrestre. J’avais carte blanche, me redit-il, puisque peu importait le fond de l’histoire compte tenu du fait que ce film ne serait tourné que pour l’expérimentation technique, ne serait pas distribué, et ne servirait qu’à l’étude de faisabilité du projet Biologie.

J’acceptai donc la proposition, et suivant les recommandations de mon interlocuteur, je commençai dès le lendemain matin à m’activer sur le projet. Je demandai d’abord à Lise Lafontaine, une amie de l’ACPAV, de devenir productrice exécutive du projet de tournage intitulé, Bulldozer, inspiré de cette petite nouvelle ayant frappé mon imagination la veille. Lise Lafontaine, devenue depuis productrice des films de Xavier Dolan, se nommait encore à l’époque Lise Venne, de son mariage avec Stéphane Venne, pour être devenue dès 1972, Ti-Lapin, de son long flirt de quelques années avec mon ami Michel Will Lamothe d’Offenbach.

En l’espace de quatre mois, Lise et moi montâmes une structure de production complète avec synopsis, scénario, budget, casting, recherche de locations, embauche de personnel de tournage, etc., pour finalement déménager nos pénates, à la fin de décembre 1970, à l’Hôtel Rouyn, de Rouyn-Noranda en Abitibi, avec une partie de l’équipe de tournage.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est article-film-bulldozer-rouyn-noranda.jpg.Publié dans de le Cahier de la Frontière de Rouyn, mercredi 7 avril 1971 : Deux des vedettes de Bulldozer, Pauline Julien, qui jouera le rôle de Mignonne Galarneau et Michèle Mercure qui jouera celui de Solange Galarneau

Après avoir reçu tout le matériel conçu à Montréal par le directeurartistique Germain Perron, nous passâmes les deux dernières semaines de janvier à monter les décors, arranger les costumes, régler certains détails de logistique, et à recevoir les acteurs pour enfin vivre un premier jour de tournage la veille du 14 février, jour de la Saint-Valentin 1971, tournage qui s’avéra être un fiasco monumental.

Fiasco monumental? C’est peu dire ! Nous avions donc fait une première captation vidéo à partir du mobile de tournage montée de toutes pièces par ce Pierre Bédard, neveu du Premier ministre Jean Lesage, et ami d’une Michèle Favreau ayant ses entrées à Téléfilm Canada (SDICC). Pierre Bédard, n’ayant aucune expérience technique véritable mais beaucoup d’ambitions, avait monté un car de reportage à partir de matériel vidéo un pouce industriel servant surtout à la surveillance de hauts-fourneaux, où des températures très élevées empêchent une présence humaine. L’utilisation de ce matériel dans le cadre d’une production artistique normale était une toute autre affaire, surtout que le pseudo-technicien ayant assemblé et interconnecté le système vidéo n’était absolument pas familier avec cette technologie.

Nous avons pris conscience de la gravité du problème lorsque nous avons visionné, après le souper d’équipe, les images tournées pendant la journée. C’était incroyable! La scène en question, qui ne figure évidemment pas au film terminé, montrait en plan large la salle d’attente d’un bureau de médecin, avec quelques chaises et des figurants assis dessus, une porte arrivant de l’extérieur et une autre porte donnant dans le bureau du médecin qui l’ouvrait de temps à autre pour en laisser sortir un patient, et en appeler un suivant. Des personnes se levaient pour entrer dans le bureau du docteur, et d’autres arrivaient pour s’asseoir à leurs places. Nous avions fait environ sept ou huit prises de la même scène.

Cependant, au visionnement, à cause d’un phénomène vidéo de persistance s’apparentant à celui de la persistance rétinienne, connu en anglais sous le nom de lagging, toutes les prises demeuraient présentes dans la même continuité d’images, produisant un méli- mélo incroyable remplissant la salle d’attente d’une centaine de personnes bougeant partout les unes au travers des autres, et d’une dizaine de docteurs ouvrant et fermant sans arrêt la porte de leurs bureaux. Je hurlais de rage! J’avais bien senti que ce Bédard était un pur fumiste mais pas au point de me laisser convaincre des dizaines de personnes d’embarquer avec moi dans un projet voué à l’échec! Sans perdre une minute, je suis monté à la chambre de Pierre Bédard prudemment suivi de mon premier assistant, Pierre Lacombe, afin de faire part à ce misérable Bédard d’un sérieux problème technique compromettant définitivement la production de mon film. J’avais des yeux de feu et de la mousse d’écume aux commissures! J’aurais voulu lui arracher la tête pour en faire une partie de foot! Cette face de plâtre, tout sourire, ne trouva rien d’autre à dire que je m’énervais inutilement, de me calmer, que tout ça s’arrangerait au montage, de ne pas m’en faire avec ça puisqu’il y verrait le lendemain avant le lever du jour et que ça n’était sans doute qu’une mauvaise connexion.

Vers 23 heures, plein d’appréhensions, je suis monté dans ma chambre avec Lise Venne, Pierre Lacombe, et Lucien Ménard, mon régisseur de plateau qui avait caché une caisse d’India Pale Ale sous mon lit, sachant que cette bière était ma favorite et que ça me calmerait. En effet! Miraculeusement, je réussi à rejoindre au téléphone l’ingénieur en chef du laboratoire vidéo de Technicolor, à Los Angeles, pour lui poser la question suivante : Peut-on faire disparaître le lagging au montage? Ce à quoi il répondit simplement : NON! Vous allez devoir vivre avec! Changez votre scénario pour en faire une comédie! Sorry boys ! Good luck with your Bulldozer!

Décidé à jouer le tout pour le tout, je décidai de tenir une réunion de toute l’équipe au grand complet le lendemain matin au déjeuner, techniciens, acteurs, tout le monde, afin de tenir un vote à mains levées quant à l’avenir de notre Bulldozer. On arrête? On continue?
Il était minuit! Le temps pressait! Nous avons alors fait le tour de toutes les chambres afin de passer de vive voix une convocation générale au restaurant de l’hôtel à 7 heures le lendemain matin ! Nous étions 70 sur trois étages de l’Hôtel Rouyn. Ce qui arriva le lendemain est magnifique! Lisez ma chronique de la semaine prochaine pour voir!

Bonne semaine.

 

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est fi-narticleBulldozer-1.jpg.

 
BANNIÈRE: DANIEL MARSOLAIS
WEBMESTRE: STEVEN HENRY
RÉDAC’CHEF: MURIEL MASSÉ
ÉDITEUR: GÉO GIGUÈRE
 
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