Chroniques

Genesis L’analyse du crime

We Know That We Like Genesis #14
Une série sur toutes les époques de ce groupe chéri des Québécois
Publié le 10 janvier 2021

 

Par André Thivierge

 

Enfin, le premier album du Genesis classique est enregistré !

À l’automne 1971, Peter Gabriel, Tony Banks, Mike Rutherford et les deux nouveaux membres de Genesis, Phil Collins et Steve Hackett terminaient les séances d’enregistrement du 3e album du groupe, Nursery Crime.

Voici ce que les membres ont commenté sur les sept pièces de l’album en entrevue au fil des ans et ce que votre chroniqueur en pense.

The Musical Box (10:28)

Tony : La pièce a été développée lorsque nous jouions à quatre mais originalement, la chanson date des débuts de Genesis quand Ant et Mike ont composé l’intro sur leur guitare 12 cordes. J’ai joué là-dessus aussi de la guitare. Le titre original (F# Sharp) faisait référence à la manière inhabituelle dont les guitares 12 cordes étaient ajustées.

Mike : J’avais cette guitare Rickenbacker et j’avais commencé à faire des accordements bizarres. L’accord de cette chanson est très bizarre avec les 3 paires de cordes ajustées sur le Fa dièse, ce qui est assez fou et donnait un son assez particulier.

Steve : La guitare de Mike était enregistrée à demi-vitesse pour que lorsqu’on rejoue, ça sonne plus haut que l’original. C’est une technique que Genesis utilisait quelquefois appelée Varispeed. Les Beatles ont utilisé beaucoup celle-ci.

Peter : Mike et moi étions des grands fans des Who et je voulais le persuader de jouer quelque chose comme Pete Townsend qui sonne comme quand il fait la vague avec son bras. C’est ce que Mike fait à environ 3 minutes de la chanson.

Pete Townsend en 1971

Steve : Mike est le seul à jouer au début et ensuite, je me joins à lui et Tony répond à l’orgue. Et c’est ensuite que j’utilise ma technique de Tapping. C’est ma vraie première expérience à utiliser celle-ci sur un disque de Genesis.

Phil : Après le premier solo de guitare, ma batterie entre en scène. Il y avait une chanson de Family appelée The Weaver’s Answer avec un rythme roulant. Je m’en suis inspiré pour cette section de la chanson.

Mike : C’est précisément ce genre de technique qui a fait en sorte de bonifier la musique de Genesis et de faire la transition entre les débuts calmes de la chanson et cette partie. The Musical Box est ma chanson favorite de Nursery Crime.  C’est un exemple éclatant de comment à cette période, nous devenions plus électriques.

Phil : Tony avait cette merveilleuse séquence d’accords à la fin de la chanson. Je ne crois pas qu’il envisageait du vocal sur celle-ci et Peter est arrivé avec de la voix par-dessus. Et ça fonctionnait très bien.

Tony : Je crois que la force réelle de la chanson se trouvait à la fin quand l’orgue jouait cette petite fugue que je voyais au départ comme instrumentale. Et là, Peter s’est mis à chanter par-dessus. J’admets qu’au départ, je n’étais pas trop sûr de l’idée. Sur l’album, la voix de Peter était mixée trop basse. Sur scène, j’ai réalisé comment bon ça sonnait. C’est devenu un moment déterminant en spectacle. La chanson était très intéressante et donnait une bonne idée de ce que Genesis offrirait par la suite. C’est une chanson avec beaucoup de contrastes ce que plusieurs de nos fans ont apprécié et d’autres détestés car il y avait pour eux trop de changement de rythmes. Une chanson typique de Genesis, une suite logique à Stagnation, mais plus dramatique.

Steve : Quand on a commencé à jouer la pièce en spectacle, les spectateurs ont beaucoup aimé. Ils aiment je crois les contrastes entre les parties tranquilles et celles soudaines très fortes.

Peter : Je me suis inspiré de la maison victorienne de mon grand-père pour les paroles de la chanson, un environnement typiquement anglais, avec ses jardins, son terrain de croquet, ses figuiers et ses vignes.

Verdict du chroniqueur

Pour le reste de leur carrière, ce fut une des pièces préférées des fans, particulièrement la fin qui sera plus tard reprise faisant partie des medleys de plus vieilles chansons en spectacle (tel l’album Second Out). Ce fut l’occasion pour Peter de jouer le personnage d’Henry sur scène et fut une des premières chansons qui l’a inspiré à porter des masques et des costumes (dont celui du vieil homme).

The Musical Box demeure une des pièces les plus accomplies du répertoire de Genesis, racontant une histoire complexe et offrant une émotion musicale remplie de sexualité réprimée et de violence allant de sections calmes à très rythmées. La présence des deux nouveaux se fait sentir immédiatement avec la percussion dynamique de Phil très rock et solide et la guitare très créative et orchestrale de Steve. Une des chansons déterminantes de l’album.

For Absent Friends (1:46)

De façon surprenante, les membres fondateurs du groupe ont offert à Steve et Phil un espace pour offrir une chanson.

Phil : Comme on était les deux nouveaux, on a écrit ensemble cette chanson. Ils l’ont acceptée je crois parce qu’elle était différente des autres pièces.

Steve : La chanson est basée principalement sur une simple séquence d’accords menée par Mike et moi sur les guitares 12 cordes. Tony a ajouté un peu de clavier. Comme c’était la première fois que je créais une chanson pour Genesis, j’étais trop timide pour la proposer au chanteur principal Peter. Phil a proposé de s’y essayer.

Mike : Je crois que Peter a apprécié laisser chanter Phil. Comme groupe, si quelqu’un essayait quelque chose et apportait du nouveau à la table, nous étions très ouverts.

Tony : Ce n’est pas mon moment favori de l’album mais la voix de Phil était très belle, très pure qui sonnait un peu à la James Taylor. C’était avant que sa voix devienne plus rauque comme celle que l’on connaît. Ça montrait qu’il avait une belle voix et nous croyions que c’était super de la mettre en valeur et Peter était bien heureux de cela.

Steve : La musique est de moi et les paroles ont été co-écrites avec Phil qui était aussi une de ses premières compositions. Je ne suis pas sûr si les gens en ont compris le sens car les références sont très larges.

Verdict du chroniqueur

Il est intéressant de noter que cette première prestation vocale principale de Phil avec Genesis ne fut pas créditée sur l’album. Pas une pièce significative qui est souvent oubliée par les fans mais importante dans l’histoire du groupe compte tenu qu’il s’agit de la première pièce écrite par Steve et Phil et étant la première des nombreuses chansons qui seront plus tard interprétée par le nouveau batteur.

The Return of the Giant Hogweed (8:12)

Il semble que l’origine de la chanson vient du moment où le groupe jouait à quatre musiciens, juste après l’arrivée de Phil.

Steve : La chanson a été écrite comme une longue blague élaborée. C’est Tony qui a écrit la portion de base. J’ai joué sur l’intro avec ma technique de Tapping en synchro avec Tony au piano électrique. Après 4 minutes, on entend une section instrumentale avec la guitare électrique et la flûte jouée ensemble. Par la suite, j’y ai joué une section de guitare qui sonnait comme un synthétiseur.

Les paroles de Peter racontaient l’histoire d’une plante qui se retournait contre l’humanité dans la forme de la Berce du Causase (Giant Hogweed), une plante toxique.

Berce du Caucase (Giant Hogweed)

Verdict du chroniqueur

Une pièce semblable à The Knife qui contient beaucoup d’orgue et qui bénéficie de la technique de Tapping de Steve. Les paroles ayant été ajoutées après la musique dans ce cas, la pièce en souffre avec une abondance de mots. C’est tout de même une pièce assez inventive du groupe qui combine le sens de l’humour noir de Genesis et son désir de raconter des histoires.

Seven Stones (5:10)

Une chanson écrite principalement par Tony qui est aussi responsable des paroles où un vieil homme raconte des histoires.

Steve : Cette chanson utilise de l’orgue et de l’accordéon qui sont quelque peu déformés par le Mellotron. Les paroles ont été influencées par le livre The Book of Changes.

Verdict du chroniqueur

On y note une intro à la Procol Harum, qui précède cette ballade assez simple écrite par Tony qui ressemble aux pièces plus acoustiques de Trespass. Un des faits saillants de la pièce est une intéressante progression d’accords de Mellotron à la fin de la chanson.

Harol the Barrell (2:59)

Cette pièce est une mini-opérette,

Steve : J’ai toujours trouvé que la pièce sonnait un peu comme Summer in the City de Lovin’ Spoonfull. Je trouve que cette pièce a été mise là pour remplir du temps.

Phil : C’était une chanson amusante qui montre un genre d’humour typique de Genesis.

Peter : Cette chanson que j’ai écrite montrait mon vieux côté d’humour anglais qui s’est poursuivi avec Willow Farm (une section de Supper’s Ready de l’album Fox Trot).

Tony : Les voix de Phil et Peter étaient mixées ensemble sur le ruban, vous ne pouviez pas les distinguer ce qui n’était peut-être pas une bonne idée car celle de Phil prédominait. Mais c’est une bonne chanson qui marchait très bien.

Peter : Ma voix était très basse tandis que celle de Phil sonnait plus haut ce qui lui a donné le centre de gravité harmoniquement. Alors, si on les met ensemble, sa voix va prédominer, même si c’était ma chanson. Et c’était toujours le cas quand on chantait en harmonie.  Pas étonnant que les gens se sont habitués rapidement quand Phil a pris ma place comme chanteur dans le groupe.

Phil : Sur cette chanson, nos voix s’harmonisaient très bien.

Verdict du chroniqueur

On retrouve ici l’histoire d’Harold qui grimpe au sommet d’un édifice et menace de se lancer en bas qui continue avec l’attention des médias et la réaction de sa mère et du public. Chantée en duo par Peter et Phil, la chanson propose une avalanche de mots. Chanson humoristique mais peu mémorable.

Harlequin (2:56)

Mike : C’est une chanson acoustique que je crois avoir écrit avec Ant quelques années plus tôt. Je ne suis pas sûr si c’était très bon mais j’étais confortable dans ce genre de musique.

Tony : Au départ, je considérais Harlequin comme une chanson faible mais quand je l’ai réécoutée après que l’album ait été réédité, je l’ai trouvé très bonne.

Steve : Je crois que les voix n’ont pas été assez présentes. Ça sonnait beaucoup mieux en répétitions, comme du Crosby, Still, Nash and Young (CSNY).

Tony : Nous avons tous chanté sur cette pièce. Nous essayions d’avoir de belles harmonies et ça a presque marché car nous avions tous des voix raisonnables. Mike et moi ne sommes pas des chanteurs mais au moins, on peut le faire sans fausser. Nous l’avons fait beaucoup sur les deux premiers albums mais moins par la suite en raison de la qualité de voix de Phil.

Verdict du chroniqueur

Écrite par Mike dans un style très typique des débuts de Genesis utilisant les doubles guitares 12 cordes. Les voix rappellent les harmonies de CSNY. Une pièce très calme, sans batterie ni guitare éclatante.

The Fountain of Salmacis (7:55)

Tony : Lors de nos répétitions, j’avais cette pièce que j’avais écrite à l’université à l’orgue. J’ai décidé de la travailler davantage quand on s’est procuré le Mellotron. Ça s’est mis à sonner fantastique et c’est devenu le début de la pièce.

Steve : J’ai entendu Tony jouer cette intro et je trouvais que ça sonnait bien. Je l’ai encouragé à poursuivre le développement et lui ai aussi offert de l’aider. Je trouvais au début que mon rôle était complémentaire et c’était difficile d’offrir une contribution de guitariste principal car les membres de Genesis étaient très auto-suffisants. J’ai donc pensé comme un arrangeur d’orchestre pour bien contribuer. Je crois que mon solo de guitare était un moment très émotionnel. Ma partie était très écrite et peu improvisée. La pièce était un crescendo, comme la musique classique.

Tony : Les paroles sont basées sur le mythe de Salmacis et d’Hermaphrodite, quelque chose de très différent des albums précédents. La manière dont la chanson a été développée avec ses moments doux et forts a excité tout le monde. On sentait qu’on allait dans la bonne direction.

Verdict du chroniqueur

Une des meilleures pièces de l’album avec The Musical Box. Une belle introduction au Mellotron, à la guitare et à l’orgue menant à une section plus dynamique avec l’orgue ‘distortionnée’ et une présence marquée de la guitare. Le solo de guitare caractéristique du style de Steve donne un ton majestueux à la fin de la chanson qui en fera une pièce favorite en spectacle.

Appréciation de l’album selon les membres de Genesis

Tony croit « que pour moi, il y avait définitivement de l’amélioration dans l’écriture comparée à Trespass. Alors, on était définitivement heureux des progrès artistiques.»

Phil, en entrevue avec le Melody Maker à l’automne de 1971 pense que « généralement, ce fut un album très fort.  J’étais plus qu’un simple batteur et j’ai découvert que je pouvais contribuer pas mal plus que je pensais au départ. Notre son est devenu plus orchestral dans un sens. Le Mellotron est un instrument difficile à utiliser mais nous l’avons bien géré. On est heureux du nouvel album. »

À propos du style hors du commun de l’époque, Mike en entrevue avec le magazine Zig Zag indique que « certaines personnes pensaient que nous étions passés de la drogue ordinaire à l’acide d’un album à l’autre ».

De son côté, Peter assurait les lecteurs du magazine « qu’un verre de lait était la chose la plus forte que je consommais ». Plusieurs fans qui ont rencontré le groupe hors de la scène étaient surpris de voir à quel point les musiciens étaient terre-à-terre dans la vie de tous les jours.

En rétrospective, Geddy Lee, chanteur et bassiste de la formation progressive canadienne Rush classe cet album parmi ses favoris.

Appréciation générale du chroniqueur

Il s’agissait effectivement d’un album de transition pour Genesis. Le groupe avait à adapter son style aux deux nouveaux super arrivants et de ce fait est passé d’un style passablement acoustique à des orchestrations beaucoup plus complètes et sophistiquées.

L’album est court (39:26) et inégal alors qu’on retrouve 3 pièces avec un style nouveau, qui alternent spectaculairement entre divers styles et qui offrent des paroles et une musicalité nouvelle (The Musical Box, The Return of The Giant Hogweed et Fountain of Salmacis) et quatre autres pièces plus quelconques qui semblent avoir été mises sur l’album pour remplir du temps.

Finalement, la production de l’album n’a pas offert une sonorité maximale. Il est préférable de se procurer des éditions plus récentes (dont la dernière réédition de 2017) pour bien apprécier tous les instruments et les nuances de l’album.

Nursery Crime nous offre tout de même des bons signes de ce que deviendra la musique de Genesis sur les trois prochains albums avant le départ de Peter en 1975.

Sortie et impact de Nursery Crime

Charisma a lancé Nursery Crime en novembre 1971. L’album a bénéficié de moins d’appui promotionnel de Charisma que l’album Trespass. La compagnie de disques ayant soutenu davantage l’album qui venait de sortir de leur groupe phare de l’époque Lindisfarne.

On note toutefois une publicité dans le magazine Melody Maker mettant en vedette Keith Emerson, d’Emerson, Lake and Palmer qui encourageait les lecteurs à découvrir Nursery Crime et Genesis.

Les critiques ne sont pas unanimes

Jerry Gilbert du magazine Sounds a fait une critique enthousiasme de l’album. « La composition du groupe a changé depuis le dernier album leur donnant un son de loin plus positif. Un album extrêmement fin et absorbant ».

De son côté, Chris Charlesworth du magazine Melody Maker indique que « dans les efforts pour atteindre l’originalité parmi un grand nombre de groupe rock lançant des albums à chaque semaine, Genesis a essayé un peu plus fort que les autres. La chanson Harold The Barrel est une leçon d’imagination fertile pour des groupes moins originaux. La production est excellente, comme on peut s’y attendre des disques Charisma ces jours-ci. »

En Amérique, l’album a été lancé sur étiquette Buddha Records et a éventuellement fait l’objet d’une critique du magazine Rolling Stone qui n’était pas très positive à l’époque. Richard Cromelin y indiquait que « le potentiel du groupe était sévèrement entravé par cet album. Une production terrible, sombre et distante qui à son mieux évolue tranquillement quand le groupe a désespérément besoin d’explosions de batteries et de guitares, les cris d’un orgue et le son abrasif de la voix ».

Des ventes décevantes

Même si le nouvel alignement était très fort, les ventes de l’album ne se sont pas améliorées par rapport à Trespass.

Genesis s’attendait à une hausse des ventes reflétant une amélioration de sa stature musicale. Au lieu de cela, l’album a vendu initialement un nombre d’albums qui ne dépassait pas celui du précédent, 6000 exemplaires. L’album a atteint le 39e position en Grande-Bretagne, mais seulement 3 ans après sa sortie. À noter que l’album a atteint la 4e position en Italie. À très long terme, l’album continuera à vendre et atteindre le statut argent en  Grande-Bretagne avec 60,000 copies vendues en 2013.

Ce fut une grande déception pour la compagnie de disques et pour le groupe.

Les membres de Genesis croyaient que The Musical Box aurait mérité d’être aussi populaire que Stairway to Heaven de Led Zeppelin, sorti à la même époque.

Selon Tony, « même si l’album a eu un impact sur notre prestation scénique, commercialement, on n’allait nulle part. Ce fut assez décevant car je crois que des pièces comme The Musical Box, The Fountain of Salmacis et The Return of the Giant Hogweed étaient des pièces fortes qui sonnaient assez bien sur scène. Mais pour des raisons que j’ignore, nous n’avons vendu à ce moment que 5 ou 6000 copies. »

Charisma remet en question son partenariat avec Genesis

La situation était à ce point critique que les financiers de la compagnie de disques recommandaient à son propriétaire et gérant de Genesis, Tony Stratton-Smith de laisser tomber le groupe.

Il a répondu, « Si Genesis quitte Charisma, alors moi-aussi. Ce groupe représente notre avenir, il faut leur laisser le temps de grandir et leur permettre de bâtir notre étiquette ».

Est-ce que l’avenir lui donnera raison?

 

À suivre!

BANNIÈRE: THOMAS O’SULLIVAN
WEBMESTRE: STEVEN HENRY
RÉDAC’CHEF : MURIEL MASSÉ
ÉDITEUR: GÉO GIGUÈRE

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