Chroniques

Genesis au Québec 1973

We Know That We Like Genesis #21
Une série sur toutes les époques de ce groupe chéri des Québécois
Publié le 7 avril 2021

 

Par André Thivierge

Au printemps 1973, Phil Collins, Tony Banks, Mike Rutherford, Steve Hackett et Peter Gabriel retournent en Amérique du Nord pour une véritable première tournée de spectacles.

Une conquête du Nouveau-Monde qui s’annonce difficile

Genesis se retrouve d’abord au Carnegie Hall à New-York le 2 mars 1973. Mike décrit ses premières impressions dans son autobiographie. « Lorsque nous sommes retournés en Amérique pour notre première vraie tournée, trois mois après notre première visite remplie de succès à New York en mars 1973, nous avons constaté que la Grosse Pomme nous avait complètement oubliés. La conquête serait difficile. »

Selon leur roadie, Richard McPhail qui quittera Genesis après cette tournée, « les choses se sont bien mieux passées que lors de notre première visite à New York. On maitrisait maintenant les systèmes électriques américains. Et nous avons acheté un système utilisé par King Crimson en Amérique. »

Même si techniquement, les choses allaient mieux, les premiers spectacles en Amérique étaient tout de même remplis de défis. Après le succès initial du groupe à New York, le groupe espérait que la compagnie locale de disque Buddah Records serait en mesure de promouvoir Foxtrot à un plus large public. Ils ont réalisé que peu de choses s’étaient améliorées et qu’ils étaient à peu près inconnus.

Mike poursuit : « Nous avions à faire le travail état par état. Les premières villes à s’intéresser à nous furent Chicago et Cleveland.  Les responsables de la compagnie de disques n’étaient pas les seuls à ne pas savoir quoi faire avec nous.

Un soir, nous avons fait une apparition à la télé américaine afin de jouer Watchers of the Skies. Nous avons été présentés par Steve Miller, le guitariste américain cool qui venait d’offrir le hit The Joker. Peter a bien sûr porté son costume habituel, cape, ailes de chauve-souris, maquillage UV et on peut voir que Miller était totalement perdu.

Steve Miller

Quand nous jouions en spectacle, le public américain était divisé. La moitié était fascinée par ce cirque bizarre qui venait en ville et nous écoutait avec beaucoup d’ouverture. L’autre moitié criait « Boogie » ou « Rock and roll ! » au moment où nous jouions nos longues parties acoustiques. C’était aberrant. Ça prenait seulement une voix pour ruiner complètement l’atmosphère ».

Commentant le difficile retour en terre américaine, le gérant du groupe, Tony Stratton-Smith (Strat) indiquait « que je ne crois pas que personne ne croyait que Genesis serait devenu instantanément des superstars en Amérique. C’était plaisant de le penser, et Buddah Records a certainement donné cette impression mais nous savions tous que ce serait un long processus. »

Un public très intéressé au Nord

Mike reconnait que le Canada et le Québec ont adopté Genesis plus rapidement. « Le Canada a été pas mal plus rapide à nous adopter et s’y rendre a toujours été un plein d’énergie. Nous avons vendu beaucoup de billets là-bas, probablement parce que nous étions populaires en France. »

D’abord au Québec

Genesis offrira leurs deux premiers spectacles au Québec le 6 avril 1973 au Grand Théâtre de Québec et le 8 avril à l’Université de Sherbrooke. Il terminera son incursion au Canada le 9 avril à la salle Massey Hall de Toronto.

Le spectacle à Québec s’est déroulé devant une salle pleine dont les billets se sont vendus en trois jours, deux semaines à l’avance. Peu de souvenirs demeurent de cette première incursion québécoise, sauf une critique assez négative du chroniqueur Jacques Marois du Soleil de Québec qui ne fut visiblement pas impressionné par ce qu’il a vu et entendu.

Dans sa chronique intitulée Pour la musique pop, s’en tenir aux disques, il raconte : « Ça devait être le meilleur, le plus grand, le plus surréel et le reste, et le reste (…) faisant du concert de Genesis l’événement le plus attendu de l’histoire pop de Québec. Et pourtant…Genesis ne réussit même pas à décoller vraiment une seule fois pendant son spectacle. On a l’impression de se trouver devant un groupe amateur qui exécuterait laborieusement de la musique apprise par cœur et presque trop difficile pour lui. Les musiciens ne jouent pas ensemble et se déplacent avec lourdeur parmi les innombrables changements de rythme et de mélodie. La réputation de Genesis repose justement sur cette complexité que les amateurs de rock progressif considèrent primordiale. Il est plutôt surprenant de constater que ces supposés sauveurs d’une musique en péril (toujours selon les tenants du progressisme) ne réussissent pas à faire passer avec autant de force sur scène que sur disque leur message.

La tenue de scène plus impressionnante de ce groupe est d’ailleurs l’autre surprise qu’il nous réservait. Les musiciens s’effacent pour laisser la vedette au chanteur soliste Peter Gabriel. Celui-ci devenait presque un mythe, on parlait comme d’un génie, sans raison. Gabriel a un style original, mais pas une présence véritable. Noyé dans ses gadgets lumineux, empêtré dans ses costumes, il joue les mages surréalistes mais ne convainc pas. Tout ça manque de vécu et de toute façon, du point de vue strictement théâtral, c’est une mise en scène trop statique. Statiques aussi les éclairages qui semblent se limiter à 3 ou 4 bains de couleur toujours semblables.

Ça devait être le meilleur, le plus grand, le plus surréel, et ce ne fut qu’un spectacle parmi tant d’autres. »

Photo courtoisie Yves Monast

Heureusement, un de nos membres de Famille Rock, Jacques Tremblay en a gardé un meilleur souvenir : « C‘était tellement un bon groupe. Ils étaient venus au Grand Théâtre de Québec avant Montréal et j’étais présent à la troisième rangée d’un show mémorable !! Comme d’habitude mon moyen de locomotion était le pouce. Le spectacle avait des pièces de Nursery Crime et la nouveauté était le futur classique album Foxtrot qu’ils ont joué à la perfection et complètement. Et que dire des belles pochettes de disques vinyles qu’ils avaient Genesis. Je me suis fait tatouer un personnage de la pochette de Foxtrot sur une épaule soit La Dame avec la tête de renard sur un iceberg ! Lors du spectacle, j’avais 19 ans c’est loin mais inoubliable, un moment de privilège dans ma vie d’y avoir été un spectateur et de plus dans une petite salle de spectacle le son était magnifique ! Le décor était comme l’album live. »

Pièces interprétées lors des spectacles à Québec et Sherbrooke (selon le site Setlist)

  1. Watcher of the Skies
  2. The Musical Box
  3. Get ‘Em Out By Friday
  4. Supper’s Ready
  5. The Return of the Giant Hogweed
  6. The Knife (rappel)

Le spectacle de Québec a été enregistré (à noter que la date sur la vidéo n’est pas exacte). La version disponible n’est malheureusement pas de très grande qualité.

Le petit journal de Sherbrooke

Retour en Europe et pause pour retrouver l’inspiration

De retour en Europe, Genesis a participé à quelques spectacles en France et en Allemagne.

Au printemps, le groupe a décidé de prendre un peu de temps loin des engagements musicaux pour écrire et répéter leur 5e album. Après le succès de Foxtrot, Charisma leur a donné deux mois pour développer les pièces. Habitués aux courtes échéances, le temps supplémentaire alloué leur a fait retravailler inlassablement les mêmes idées, jusqu’à tourner en rond. L’album fut aux dires de Mike, « très difficile à écrire ». Ce fut une période déprimante pour le groupe, probablement le début des tensions négatives qui persisteront jusqu’au départ de Peter. Les sessions d’improvisation ont permis le développement d’une base qui servira aux grandes chansons de Selling England By The Pound.

Un album live pour gagner du temps

Comme le travail de l’album à suivre avançait très lentement, Charisma désirait lancer un nouveau produit afin de capitaliser sur le récent succès de Genesis. Le tout offrirait au groupe plus de temps pour développer le prochain album au lieu de poursuivre la ronde de tournées, albums, tournées qui prenait beaucoup d’énergie au groupe. La compagnie de disques suggéra d’utiliser quelques-uns des enregistrements en spectacle produits pour l’émission de radio King Biscuit en février qui ne fut jamais diffusée. La qualité de l’enregistrement était excellente, capturant sur ruban la force du groupe en spectacle.

Strat a suggéré de lancer un album double en spectacle qui offrirait le présent concert pour ceux qui demandent leur propre souvenir de celui-ci. Le tout servirait à donner un bon aperçu à ceux qui sont curieux d’entendre Genesis sans se taper tous les albums réguliers.

Les membres du groupe ont d’abord refusé. Même si la qualité des bandes était là, le groupe n’était pas certain si cela valait la peine. Les membres ne voulaient pas que Supper’s Ready, qui avait été enregistré aussi paraisse sur l’album afin d’éviter que deux albums consécutifs offrent un côté complet avec la même chanson. Strat a persévéré et lentement, un compromis a été atteint. L’album double deviendra un album budget qui rendrait celui-ci disponible dans les grandes chaînes de magasins, plus facile d’accès pour l’acheteur moyen.

On enlèvera les histoires de Peter entre les chansons ainsi que la pièce Supper’s Ready. Même le son de l’audience a été réduit car Peter croyait aux vertus d’un album à la Marcel Marceau (un mime) absolument silencieux avec des applaudissements à la fin. L’album Genesis Live comprendra finalement les chansons favorites des fans du groupe qui ont été dans le répertoire de façon plus permanente.

Phil a indiqué à propos de cet album que « jusque-là, nous n’avions jamais senti que nous sonnions aussi bien en spectacle qu’en studio.  En fait, c’était le contraire, nous étions bien meilleur sur scène. »

Steve a indiqué au magazine NME, « quand vous travaillez sur du nouveau matériel, c’est très difficile de s’exciter pour du vieux matériel.  Notre meilleure pièce, Supper’s Ready n’y était même pas. Quelques pièces de cet album live son meilleures qu’en studio, spécialement The Return of The Giant Hogweed et Musical Box. Le son est très bon. »

Des tests de pressage d’un album double

Avant la décision de produire un album budget, celle de produire un disque double était assez avancée. Des tests de pressage ont donc été commandés aux Pays-Bas intitulés : Live at Leicester & Manchester avec les chansons suivantes :

Face 1 : Watcher of The Skies / The Musical Box

Face 2: Get’ Em Out By Friday

Face 3 : Supper’s Ready

Face 4: The Return of the Giant Hogweed / The Knife

On y ajoutait donc Supper’s Ready et les histoires de Peter entre les chansons. Les exemplaires de ces tests sont très rares et on peut entendre ici la version de Supper’s Ready qui n’a jamais fait l’album.

Finalisation de Genesis Live

Une fois la décision prise de sortir l’album budget, Charisma a obtenu les versions originales non mixées des enregistrements de King Biscuit et John Burns, l’ingénieur de Fox Trot s’est rendu aux studios Island pour le finaliser. Sur la pochette avant, malgré l’absence de la chanson, la couverture de l’album illustrait Peter pendant Supper’s Ready avec son costume Magog.

La couverture arrière offre une courte histoire écrite par Peter racontant l’histoire d’une femme qui se déshabille dans un métro. L’imagination contenu dans ce récit a attiré l’attention du réalisateur du film, l’Exorciste qui offrira à Peter de travailler pour lui l’année suivante.

Des réactions positives

Genesis Live sera lancé le 3 août 1973. Le pari de Strat a bien fonctionné car l’album est devenu rapidement le meilleur vendeur de Genesis et a atteint pour la première fois le Top 10 (9e position) en Grande-Bretagne.

Chris Welch du magazine Melody Maker, un grand fan de Genesis a offert une bonne critique de l’album en spectacle. « Pendant que d’autres groupes offrent des opéras rocks, Genesis pousse lentement mais sûrement les frontières de la musique rock, gardant un esprit d’excitation et d’humour. »

De son côté, le magazine américain Rolling Stone a écrit « Cet album restitue bien le magnétisme et le mysticisme qui incitent nombre de ses admirateurs à voir en Genesis le plus grand groupe scénique de tous les temps. Des titres comme Get ‘Em Out By Friday et The Return of the Giant Hogweed en disent long sur son modus operandi : un moralisme étrange, visionnaire, qui rappelle fortement Yes aussi bien que Jethro Tull. Si Genesis les a précédés sur le plan de la création audiovisuelle, le groupe reconnait clairement ce qu’il leur doit en développant avec un raffinement extrême des thèmes multiples au travers de ses textes et de sa musique. »

À noter que Genesis Live a été lancé aux États-Unis quelques mois après Selling England by the Pound au grand déplaisir de Peter car il s’agissait de leurs plus anciennes chansons. L’album ne devait pas être disponibles aux États-Unis. Celui-ci a atteint les palmarès pour la première fois dans ce pays obtenant la 105e position.

Ce qu’en pense le chroniqueur

Il s’agit en fait d’une excellente représentation de l’énergie du temps avec Peter aux commandes. C’est le moins poli des albums de Genesis en spectacle, mais en même temps le plus puissant, capturant l’énergie brute de cette période. La seule faiblesse est la décision d’omettre les histoires de Peter.

L’album commence avec Watchers of The Skies comme le faisait le spectacle de Genesis à l’époque. Les effets de Mellotron sont impressionnants au début.

Le tout se poursuit avec Get ‘Em Out By Friday où on entend plusieurs changements de tempo avec Mike qui fait aller sa basse avec frénésie pendant que Tony joue de multiples parties à l’orgue et au Mellotron. Phil y offre de l’énergie et de la finesse dans les parties plus douces. On entend la guitare instantanément reconnaissable de Steve et les voix multiples de Peter. On y entend surtout comment Genesis était déjà devenu un groupe solide et accompli à cette période après avoir joué constamment sur scène et en studio pour quatre albums.

On y entend aussi la complexe pièce The Return of the Giant Hogweed et The Musical Box dont c’est la seule version complète en spectacle disponible sur un album officiel.

Le tout se termine avec The Knife qui était à l’époque la chanson la plus puissante et qui servait de conclusion au spectacle à l’époque. On note que Peter a changé quelques paroles par rapport à la chanson originale parue sur Trespass.

Bref, malgré les décevantes décisions de ne pas inclure Supper’s Ready, ni les histoires de Peter et d’enlever tout bruit de foule sauf les applaudissements, Genesis Live est un document essentiel pour bien capter ce qu’était le groupe en 1973. L’album a été réédité en 2007 dans le cadre de la parution d’un coffret live. Il faut reprocher au groupe de ne pas avoir décidé d’offrir l’intégrale du spectacle sur disque.  Au lieu de cela, on y a ajouté quelques pièces de l’album The Lamb Lies Down on Broadway enregistrées en 1975. Curieuse décision.

De retour en répétition

La sortie de l’album Genesis Live permettra au groupe d’obtenir plus de temps pour répéter et enregistrer ce qui deviendra leur 5e album (et le 4e de la formation classique de Genesis), Selling England By The Pound.

À suivre !

BANNIÈRE: THOMAS O’SULLIVAN
WEBMESTRE: STEVEN HENRY
RÉDAC’CHEF : MURIEL MASSÉ
ÉDITEUR: GÉO GIGUÈRE

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