Chroniques

Genesis évalue The Lamb

We Know That We Like Genesis #33
Une série sur toutes les époques de ce groupe chéri des Québécois
Publié le 26 août 2021

 

Par André Thivierge

The Lamb Lies Down on Broadway (The Lamb), le seul album double de l’histoire de Genesis est prêt à être lancé!

Tony Banks, Mike Rutherford, Peter Gabriel, Phil Collins et Steve Hackett terminent au début de l’automne 1974 de longues sessions de répétition et d’enregistrement d’un album qui sera fort différent de tout ce qu’ils auront offert auparavant à leur public.

Un visuel très différent

Après les 3 pochettes d’albums créées par Paul Withehead (Trespass, Nursery Crime et Foxtrot) qui étaient à l’épicentre du courant progressif de l’époque et celle de Betty Swanwick (Selling England By The Pound) qui était résolument anglaise, The Lamb nécessitait une pochette illustrant le changement radical de style qu’il représentait.

Le groupe s’est tourné vers une firme de conception graphique qui avait déjà une bonne réputation, Hipgnosis (qui avait notamment conçu quelques pochettes célèbres de Pink Floyd et de Led Zeppelin).  Celui-ci a engagé un modèle appelé Omar pour poser comme étant Rael.

Selon Steve, « Ça faisait quelques années qu’Hipgnosis cherchait à nous convaincre d’utiliser leurs services. Mais à l’époque, on cherchait davantage des images de contes de fées pendant qu’ils nous encourageaient à utiliser des photos contemporaines. Je ne crois pas que ce soit le meilleur concept qu’ils n’aient jamais produit. La pochette tentait désespérément d’être énigmatique et moins romantique que ce qu’on projetait auparavant. »

Tony ajoute, « Je crois que la pochette fonctionnait très bien.  Elle offrait des images de l’histoire et rendait le tout un peu moins obscur. Et j’aimais beaucoup le côté noir. 

Et il ne faut pas oublier qu’ils sont arrivés avec un logo qui était assez puissant et qui est revenu quelques fois par la suite (Seconds Out et And Then There Were Three). Et la pochette laisse présager que ce que vous y entendrez sera très différent du Genesis précédent.

Peter est d’accord: « J’ai vraiment aimé Storm Thorgerson (le président de la firme). C’était un personnage merveilleux, très sec, cynique, sarcastique et très talentueux. Ce fut amusant d’interagir avec lui. C’était un personnage assez direct et colérique mais il avait d’excellentes idées. Il aimait aussi piger dans son sac d’idées de la firme non utilisées. J’avais une vague idée d’un personnage portoricain dans ma tête et il est arrivé avec ce mannequin qui collait pas mal à celle-ci. »

Storm Thorgerson avec David Gilmour de Pink Floyd

Phil ne partage pas cet avis : « Je crois que c’était un peu confus, comme l’histoire. C’est un ensemble distinct qui évoque au moins quelque chose. Je crois que je n’ai jamais lu l’histoire qui était raconté à l’intérieur de la pochette. »

Peter raconte à propos de cela : « Il y avait cette histoire tentaculaire à l’intérieur. Ce n’était pas très bien écrit mais contenait de bonnes idées. Peut-être que les autres n’étaient pas heureux de la pochette parce que c’était une visualisation de l’histoire et je suis peut-être allé au-delà du processus démocratique et ça n’a pas été si bien. »

Que pense les membres de Genesis de l’album The Lamb?

Quoi qu’il en soit, les membres du groupe, au fil des années, se sont formés des opinions au sujet de leur appréciation de l’album qui divergent selon les membres. Voici quelques commentaires provenant de diverses entrevues compilées au fil des ans.

Phil a indiqué en entrevue avec NME que sortir The Lamb en album double a été une erreur. « Ça aurait dû être un album simple. Le problème, c’était que l’album était trop long. »

Il y a eu un moment où le groupe a considéré lancer The Lamb en deux albums séparés (volumes 1 et 2), ce qui leur aurait donné plus de temps pour peaufiner le 2e disque et rendu l’ensemble plus facile à digérer.

Phil a apprécié le processus d’écriture et la créativité dont a fait montre le groupe pendant la création de l’album.  « C’est un des rares albums de Genesis que je vais réécouter et être surpris encore d’entendre certains passages. »

En 2001, Phil indiquait en entrevue que de tous les albums de Genesis, celui-ci était son favori. « Vous ne pouvez pas l’écouter d’une traite. Moi, je ne peux pas. Mais il y avait beaucoup de musique improvisée et je ne pouvais vous dire ce qui se passerait ensuite sauf si je l’écoutais 3 ou 4 fois. »

Pour Peter, The Lamb était très accessible. Il a déclaré au magazine Cream : « L’album me semblait plus clair dans ma tête que plusieurs choses que l’on a fait avant. Nous avons réussi l’exploit de faire des pièces plus courtes qu’avant. J’aurais préféré que The Lamb devienne un film ce qui aurait clarifié les images que j’essayais de faire passer plus facilement que sur scène. À l’époque, Rael reflétait bien la vitesse et le sentiment d’agression d’ambiance qu’on pouvait ressentir à New York à l’époque. »

« C’est un album avec une palette beaucoup plus grande que les précédents. Dans le passé, nos albums n’ont pas été aussi bons que je l’aurais souhaité. Le tout a descendu pendant nos performances en spectacle mais c’est ce que l’époque pouvait nous offrir. »

Steve a de moins bons souvenirs de The Lamb. Il avait des problèmes conjugaux et s’est senti davantage un spectateur qu’un participant actif à sa création. Il a déclaré que « l’album était excessivement complaisant et manquait de consistance (unglued) à de nombreux endroits. »

« Je sentais à ce moment qu’il y avait beaucoup de choses dans The Lamb avec lesquelles je n’étais pas d’accord. Et il y avait cette sorte de son claustrophobique. Nous avons eu beaucoup de sessions d’improvisation et de choses qui sont devenues des chansons et dans un sens, ça manquait de discipline et allait dans tous les sens contrairement à mes principes musicaux.  L’album est très touffu et a été originalement très mal mixé.  Les plus récents remixes ont aidé à y entendre mieux les détails.  Quand j’ai entendu le résultat final, je me suis dit, Oh mon dieu! »

Les sentiments de Tony étaient de son côté partagés. « En réécoutant le tout, je crois que les chansons étaient fortes, individuellement du moins. C’est le concept global qui était déficient. C’était délibérément obscur, même selon nos critères. »

« De toute ma carrière avec Genesis, la période que j’aime le moins a été celle où nous avons composé The Lamb.  Nous avons mis en commun toutes nos idées, j’avais une introduction rapide au piano que Peter et moi avons développé en chanson, The Lamb Lies Down, la dernière que nous avons écrite, juste à nous deux. Et à mon avis, elle montrait nos forces, un bon feeling que je lui ai procuré, mais une grande part de solidité venait de Peter. Je n’étais pas fou de cette histoire qui était censée unifier tout l’album. Pour moi, elle ne fonctionnait pas, les 2 premières faces sont bien meilleures que les deux dernières. J’ai toujours pensé que la face 4 n’a rien de frappant, alors que, quand on fait un double album, on veut offrir un final vraiment fort.

Pour moi, cet album s’épuisait à la fin, mais j’aime beaucoup de morceaux, surtout les instrumentaux, de réelles improvisations. Il y avait 2 ou 3 moments de l’album où nous n’avions pas de musique mais où Peter a fait passer le fil de son histoire, et nous devions créer en urgence. L’un était The Grand Parade of Lifeless Packaging, sorti de deux lignes de cordes que j’ai commencé à jouer, l’autre était The Carpet Crawlers où nous n’avions aucun point de départ. Mike et moi avons commencé à jouer une mesure de cordes simplement en ré, mi mineur, fa aigu mineur sur un roulement de batterie et Pete a écrit une belle mélodie pour prolonger. Cela démontrait qu’on pouvait trimer des heures pour composer ensemble, puis presque spontanément, développer un des meilleurs morceaux de l’album. »

Mike était assez neutre dans son appréciation à rebours : « Plusieurs considèrent The Lamb comme un de nos meilleurs albums. C’est intéressant mais je préfère Foxtrot. Sur The Lamb, le besoin de raconter une histoire voulait dire qu’on devait ajouter des sections qui fonctionnaient moins bien en spectacle. Parce que c’était un album concept, on ne pouvait pas prendre les meilleures parties en spectacle comme on l’aurait fait normalement mais jouer le tout au complet. Mais ce fut difficile. »

Voici d’autres commentaires en vrac des membres du groupe

Peter : Il y a des parties qui sonnent maladroit et bizarre mais il y avait de la personnalité. À part de Supper’s Ready qui est dans une classe à part, je crois que ce fut l’œuvre de Genesis auquel j’ai participé la plus évocative et couronnée de succès.

Tony : En rétrospective, j’imagine que c’est un classique du groupe mais je n’ai pas vraiment eu de plaisir d’écrire et de le développer autant que j’ai eu avec les autres albums. Il y a beaucoup de mon matériel sur The Lamb. Il y a eu beaucoup de bouts de pièces que j’avais qui ont abouti dans The Lamb (la pièce titre) et dans In The Cage tout comme The Lamia et The Colony of Slipperman.

Peter : Même si j’écrivais les paroles dans une pièce à part, même si j’ai peu participé aux séances d’improvisation, j’ai quand même contribué beaucoup à l’aspect musical, malgré ce que plusieurs peuvent penser.

Tony : J’aime les paroles des chansons individuelles mais pas l’histoire. Je ne trouve pas que ça avance suffisamment.  L’histoire ne va nulle part.  Je crois que la 4e face aurait pu être fantastique mais ça a été gâché par les paroles.  Je crois ultimement qu’il y a beaucoup de parties fantastiques mais le concept ne fonctionne pas. C’est un peu unidimensionnel.

Steve : L’album offrait une atmosphère étrange. Nous étions un groupe anglais qui chantait à propos d’un punk portoricain vivant à New York. Et on en était vraiment au début du phénomène punk.

Tony : Écrire deux chansons sur commande car l’histoire le requérait (The Grand Parade et Carpet Crawlers) était un intéressant exercice et je crois que c’était deux des meilleures chansons de l’album. Elles ont été écrites très rapidement et sans réels efforts.  Ça démontrait qu’on pouvait écrire avec beaucoup de spontanéité si nous le désirions et que peut-être, on devrait le faire davantage. À ce point, notre musique avait été très structurée et compliquée, particulièrement sur Selling England By The Pound.

Phil : Ce n’était pas un album pour faire plaisir à la compagnie de disques. On a fait ce que l’on voulait. C’était ce qui était merveilleux avec Tony Stratton-Smith (le propriétaire de Charisma et leur ancien gérant).  Il ne voulait que composer avec ce que nous lui donnions.

Tony Stratton Smith, président de Charisma

Aux États-Unis, Atlantic était aussi très ouvert. Le président n’a probablement rien compris de l’album mais il a compris que c’était quelque chose d’aventureux et il a croisé ses doigts pour que ça marche.  Je suis allé voir le groupe hommage The Musical Box qui l’a joué dans son entièreté et j’étais éberlué de voir à quel point c’est compliqué.

Tony : Je crois que les deux premières faces fonctionnent le mieux, la musique semble meilleure. Il y a beaucoup de pièces que j’ai fini par aimer mais je n’aime pas la façon dont l’album est fait. Par exemple, IT n’est pas une très bonne fin pour l’album. C’est une bonne pièce mais nous aurions dû offrir quelque chose de plus épique. C’était un peu précipité.

Steve : Je suppose que je ne suis pas la meilleure personne à pouvoir offrir son opinion sur The Lamb car j’ai de nombreuses critiques. À plusieurs reprises, j’ai essayé d’avoir ma guitare dans l’ensemble, à travers les structures de clavier très denses et j’essayais d’offrir quelque chose de sympathique en toile de fond.

Phil : Je crois que The Lamb sonne bien. Je crois que plusieurs des meilleures choses que l’on a faites sont sur cet album. Les parties qu’on a improvisé comme The Waiting Room. Silent Sorrow, Riding The Scree et In The Rapids étaient excellentes.

Tony : Nous avions trop de matériel et je crois que certaines choses qu’on a enregistrés n’étaient pas assez polies. On a enregistré beaucoup de voix aux Studios Island pendant que les paroles étaient toujours en train d’être écrites.  Tout ça était cauchemardesque. Pour moi, la fabrication de cet album fut un des bas de ma carrière et je n’ai pas vraiment apprécié la tournée. Pour d’autres, ce fut un sommet. 

Je suppose que le fait que ce soit un album double en a fait quelque chose de distinct mais à l’époque, ce ne fut pas un succès immédiat avec les fans. C’est un album difficile, très sombre et dense. Ça prend un plus grand effort pour vraiment l’apprécier. C’est ce qui distingue Genesis. On n’a pas un album définitif que tout le monde va aimer comme par exemple Dark Side of The Moon de Pink Floyd. Chaque fan a une opinion différente sur lequel est notre meilleur, dépendamment de leur génération.

Steve : Je crois que Selling England By The Pound était davantage notre Dark Side. Je peux maintenant écouter The Lamb sans rancœur. Je ne me souviens plus de la souffrance. Je peux juste apprécier la musique.  C’était un album ingénieux avec beaucoup de parties de clavier brillantes mais peu d’opportunité pour faire ressortir la guitare même si quand c’est possible, c’est intéressant. Je compare souvent cet album à Tales From Topographic Oceans de Yes. Je sais que les gars ont senti que ça aurait pu être un excellent album simple si nous avions gardé le matériel le plus fort mais qu’est-ce qu’on aurait décidé de garder et de jeter?

Tony : Même si les paroles sont bonnes, il n’y a pas de chansons qui se tiennent individuellement. The Lamia par exemple avec son histoire de femme avec un corps de trois serpents ne fonctionne pas sans contexte et j’ai du ressentiment à cet égard. Il y a 2 chansons qui fonctionnent bien et qu’on continue à jouer en spectacle, In The Cage et Carpet Crawlers qui sont un peu plus génériques et qui peuvent vouloir dire plusieurs choses.

Steve : Quelques membres du groupe essayaient d’être romantiques pendant que d’autres voulaient être plus réalistes, voir cyniques. Peter se sentait comme il devait emmener le groupe vers les années 80. C’était les débuts du rock punk et probablement la fin de la période progressive du groupe, même si on en a fait encore un peu pendant notre période à 4 musiciens. Je pense que quelque chose a été perdu, tué et brulé avec Selling England By The PoundThe Lamb marquait le début d’une nouvelle ère pour Genesis. Ce n’est pas un album auquel je me sens proche. Il y a quelques bons moments mais ce n’était pas des temps joyeux et ce n’est pas un album joyeux. Quiconque le considère comme son album favori arrive avec une perspective entièrement différente. En arriver à terminer l’album fut un genre de victoire qui nous a coûté notre chanteur et une partie de l’esprit du groupe même si on l’a retrouvé un peu par la suite.

Peter : Je continue à croire que The Lamb contient plusieurs des meilleures pièces que l’on a produit dans notre groupe de 5 musiciens. Quand j’y repense, cela demeure une des choses dont je me sens très fier. Souvent, il y a cette ironie de la vie où durant les moments misérables, on en arrive à créer des choses très fortes, intéressantes et qui touche les gens. Il y avait une confiance et une assurance musicale à propos de ce que nous faisions comme auteurs et musiciens. Je crois que c’est un bon album.

Tony : De tous les albums que nous avons faits, c’est celui que j’ai apprécié le moins. J’ai eu peu de plaisir à le créer.  Plusieurs de son contenu est le fruit de batailles. J’aime particulièrement Foxtrot et Selling qui sont selon moi les deux meilleurs albums de ma période avec Peter. Et je préfère davantage plusieurs albums réalisés après comme Wind & Wuthering et Duke. L’album a moins bien fait que Selling et j’ai senti qu’on a stagné pour un bout car on n’a pas ouvert de nouveaux territoires. On a perdu du terrain qu’on a finalement repris plus tard.

Mike : Quand j’ai réécouté l’album avec les nouveaux remix, j’ai été impressionné par l’énergie qu’on y déployait. La pièce titre et Back In NYC sont vraiment des pièces heavy. C’est amusant parce que les gens considèrent l’album comme un grand moment du groupe mais à l’époque, ce fut un flop.

Verdict du public et de la critique ?

Maintenant que l’on connait les opinions assez variées des membres du groupe, quel a été le verdit du public et des critiques à la sortie de The Lamb

À suivre !

BANNIÈRE: THOMAS O’SULLIVAN
WEBMESTRE: STEVEN HENRY
RÉDAC’CHEF : MURIEL MASSÉ
ÉDITEUR: GÉO GIGUÈRE

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