Chroniques

Genesis : Débuts américains

We Know That We Like Genesis #20
Une série sur toutes les époques de ce groupe chéri des Québécois
Publié le 26 mars 2021

 

Par André Thivierge

Après la sortie de Foxtrot, Phil Collins, Tony Banks, Mike Rutherford, Steve Hackett et Peter Gabriel entreprennent en octobre et novembre 1972 avec Genesis une tournée intensive de la Grande Bretagne.

Supper’s Ready en spectacle

Le groupe a ajouté à son répertoire sur scène Supper’s Ready en novembre qui est devenu un point saillant de leur spectacle pour les années à venir. À noter que la pièce est devenue une fin en soi quelques mois plus tard quand Peter a commencé à donner vie à ses personnages avec ses masques et costumes.

En concert, Supper’s Ready a été rehaussé par des pistes pré-enregistrées d’effets sonores apparaissant dans la version studio, opérés par leur roadie principal, Richard Macphail. Selon ce qu’il racontait dans son autobiographie récente, « c’était terriblement de base. Un lecteur de cassette branché sur la console. »

Premier rendez-vous en terre américaine

Le 10 décembre, Genesis s’est rendu aux États-Unis pour la première fois. Il s’agissait d’un engagement « ça passe ou ça casse » où Charisma et la compagnie de disque locale Buddha Records avaient investis 16,000$.

Les membres de Genesis savaient que leurs albums étaient distribués en Amérique du Nord mais la compagnie Buddha ne semblait pas trop savoir quoi faire avec le groupe. Ayant constaté leur succès grandissant en Europe, la compagnie basée à New York a décidé qu’il y avait peut-être une place pour Genesis dans le cœur des Américains.

Photo promotionnelle à Central Park, New York

Selon Mike, « on ne voyageait pas autant à l’époque, et c’était très excitant, à 22 ans, d’aller aux États-Unis, pour la première fois : vivre ce qu’on voyait à la télévision et dans les films constituait des souvenirs très forts et agréables. Moins d’une heure après notre installation à l’hôtel Gohram, à New York, nous avons reçu un coup de téléphone de la réception : « Il y a un homme armé d’un pistolet dans le bâtiment, tenez votre porte fermée à clé tant que ne vous aurons pas informés qu’il n’y a plus de danger. »

Premier spectacle de réchauffement à Boston

Genesis a joué deux spectacles pour sa première américaine. Le premier fut un réchauffement à l’université Brandeis près de Boston le 11 décembre.

Ce ne fut pas une expérience mémorable selon les membres du groupe. Steve se rappelle « qu’on a joué pour un groupe complètement désintéressé. Personne, mais personne n’a porté attention. C’était terrible. »

Phil se souvient dans son autobiographie : « Lecteur avide de tous les journaux musicaux, je savais qu’à Boston on semblait aimer tous les groupes anglais : The Nice, King Crimson, tous ces groupes y étaient très appréciés. Si bien qu’arrivés aux États-Unis, même si notre prestation au Philharmonic (le 2e) était notre premier grand concert dans ce pays, et même si c’étaient les deux seuls concerts que nous avions pu obtenir, je pensais : Nous allons à Boston, magnifique, on y aime la musique anglaise ». Mais finalement, nous nous sommes retrouvés à jouer à l’heure du déjeuner dans une salle éclairée par la lumière du jour, devant un public clairsemé assis sur des rangées de chaises – les uns révisant leurs cours, les autres mangeant des plats à emporter – et je me suis dit : « Ça ne peut pas être Boston, ce n’est pas ça l’Amérique. »

Et bien sûr, le groupe a connu des ennuis techniques qui faisaient partie de leur ADN en début de carrière. Selon Macphail, « d’abord, le Mellotron a été sérieusement échappé par terre au moment d’être monté dans l’avion. À cette époque, il n’y avait pas de valises de transport pour l’avion. On s’est juste rendu à l’aéroport et on a confié l’équipement avec beaucoup de réticence à la compagnie aérienne. Et les préposés aux bagages les ont juste lancés dans le cargo. Nous n’avions aucune idée dans quel état serait l’équipement à l’arrivée. » De plus, l’équipe a réalisé que non seulement l’alimentation électrique était différente aux États-Unis qu’en Angleterre, l’ampérage aussi. Macphail expliquait « que le Mellotron jouerait désaccordé. Heureusement, comme l’université Brandeis avait une spécialité technique, des étudiants ont aidé à régler le problème. »

Tony indique « qu’au moment de jouer à Boston, nous avons découvert que mon orgue électrique jouait trop haut, à cause du courant électrique américain dont les cycles sont différents. Nous avons dû réaliser une alimentation électrique spéciale dont la puissance était insuffisante : dès que j’augmentais le volume, tous les sons étaient distordus.

Nous sommes entrés en scène à Brandeis avec près de quatre heures de retard, un vrai cauchemar, terrible, alors que ce premier concert américain devait être notre grand moment. Il nous aura au moins servi d’échauffement pour la salle du Philharmonic, mais là aussi le concert a été horrible. »

2e spectacle au Philharmonic Hall à New York

Par la suite, le groupe s’est rendu à New York pour un spectacle au prestigieux Philharmonic Hall. Le spectacle était présenté comme un concert de Noël de Charisma en collaboration avec la station de radio WNEW-FM et ils étaient là accompagnés en première partie par le groupe britannique String Driven Thing.

Malheureusement, le chef d’orchestre Leonard Bernstein a insisté pour faire une pratique de son orchestre symphonique en après-midi et Genesis n’a pas eu la possibilité de faire son test de son.

Bernstein n’était pas un fan de musique rock, surtout depuis que Keith Emerson et son groupe The Nice avaient démantelé selon lui son hymne America en 1968. C’est pourquoi, il n’était pas disposé à accommoder le groupe pour ses tests de son. Macphail explique « que la salle avait de bizarres règles syndicales faisant en sorte qu’on ne pouvait pas toucher l’équipement, même le nôtre. Seuls les syndiqués pouvaient le faire. »

Quand la technique ne collabore pas!

Si ce n’était pas assez, plein d’autres problèmes techniques ont apparu. Steve, qui avait la grippe, avait prêté son amplificateur de guitare au groupe qui faisait la première partie, a vu celle-ci exploser durant leur set. « Je faisais 104 de fièvre. On m’a dit que mon ampli fonctionnerait mais probablement pas pendant tout le set ».

De plus, il y avait un terrible bruit de fond avec le système de son et l’amplificateur de Mike. Macphail ajoute « que nous étions à New York pour cet incroyablement important engagement – notre futur en dépendait. Et ça sonnait terriblement mal. »

Tony se souvient que « notre matériel était problématique, mon orgue fonctionnait toujours mal, et l’équipement de Mike bourdonnait de façon incroyable. Nous étions furieux en sortant de scène, nous frappions et balancions les objets, en grommelant, quand Tony Stratton-Smith (Strat – le gérant et propriétaire de Charisma) est venu nous dire : « C’était merveilleux les amis, splendide ». Je lui ai répondu que ce n’était pas mon opinion mais il n’en démordait pas. »  Phil ajoute : « Franchement, dans mon souvenir, le concert au Philharmonic n’a pas été mauvais. Nous avions des problèmes avec le Mellotron mais je n’avais pas conscience des difficultés accessoires. Je me disais : Nous jouons notre musique et les gens apprécient. »

Mike ajoute que « tout le long du concert, il y a eu un horrible bourdonnement de basse. Quand je suis revenu dans les loges, j’ai jeté ma basse Rickenbacker par terre, en pensant que le désastre était complet, et que nous avions tout gâchés.

Mais le public avait vraiment apprécié. Ce fut une bonne occasion d’apprendre la différence entre ce qu’on ressent sur scène, ce qu’on croit faire en public et ce qu’éprouve le public. Vous pouvez donner un concert que vous estimez désastreux mais que les gens aiment et s’ils l’ont aimé, c’était sans doute un excellent concert. Comme disait Charlie Watts des Rolling Stones : « Quand les sons ne donnent rien sur scène, ils sont formidables dans la salle. »

Les Newyorkais sont conquis

Malgré cela, Genesis a fait un tabac avec le public newyorkais. Ils ont débuté avec Watcher of The Skies, Peter est ensuite apparu avec la tête de renard et la robe rouge pour la fin de The Musical Box et ils ont terminé avec Supper’s Ready. Du jamais vu pour le public américain.

Macphail, qui fut témoin du spectacle indique « que le public newyorkais est devenu totalement fou. Ils ont adoré et les critiques étaient super ». Après le spectacle, Strat leur a dit « je sais que vous n’étiez pas à 100%, mais la foule ne le savait pas, et 75% de vous est bien meilleur que ce qu’ils entendent des autres groupes ».

Des critiques élogieuses

Le très influent New York Times a fait une critique du spectacle. Selon John Rockwell, « le spectacle est concentré visuellement sur Peter Gabriel, le chanteur principal, qui s’est coupé le milieu du front comme une couronne, change de costumes fréquemment (allant de pantalons clinquants à des accoutrements originaux). Il travaille particulièrement fort pour projeter un look d’androgyne démoniaque. Il réussit, aidé d’éclairs de feu et de fumée qui suivent le rythme et aident au climat sur scène. La musique est quelque fois prétentieuse mais le climax fonctionne et c’est ce qui importe avec le rock. »

Les premiers spectacles de Genesis en sol américain étaient un défi pour le groupe. Musicalement et lyriquement, le groupe essayait de véhiculer des idées très complexes pour des foules qui étaient habitués à du simple rock’n’roll.

En entrevue, Tony indiquait au magazine New Musical Express qui avait envoyé un représentant que « c’était tout un défi de faire face à une foule qui ne vous aime pas, qui veut que vous jouiez fort et du rock simple. C’est facile dans ces situations de prétendre éduquer les gens mais c’est faux. Je comprends pourquoi maintenant plusieurs groupes anglais se sont heurtés à un mur et séparés après avoir testé le marché américain. Ici en Angleterre, on se sent sécures et en contrôle quand là-bas, on se sent comme si on n’allait nulle part. C’est dur pour l’égo. »

De retour à Paris et en tournée européenne

Après une pause de Noël difficile en raison du décès soudain du père de Phil, Genesis est retourné à Paris pour un concert au très renommé Bataclan le 10 janvier 1973. Un film de 38 minutes a été tourné par une équipe de télévision. Celui-ci a été rendu disponible en 2008 lors des rééditions des albums du groupe incluant quelques courtes entrevues et de larges sections de The Musical Box, Supper’s Ready, The Return of the Giant Hogweed et The Knife. Il s’agit de la seule vidéo officielle où apparaît Peter en tête de renard et en robe rouge. À noter que les entrevues sont traduites en français par le journaliste.

Par la suite, Genesis s’est rendu en Allemagne pour faire la promotion de Foxtrot et bien sûr en Italie où l’album a atteint la première position. Ainsi, le groupe a joué devant 28 000 fans en extase à Rome le 22 janvier comme groupe principal en compagnie de Lindisfarne et Peter Hamill qui sont devenus des premières parties du spectacle.

Des nouveaux masques et costumes

Il faut souligner l’important concert du 9 février au Rainbow Theatre à Londres. Selon Macphail, « le Rainbow fut une soirée déterminante. La salle était pleine à craquer et tout fonctionnait à merveille. Adrian Selby, le responsable visuel avait développé un spectacle de lumière brillant et nous utilisions un merveilleux système de son maison. Le groupe n’avait jamais aussi bien sonné, c’était fantastique ».

Compte tenu de la réponse fantastique du public envers la tête de renard et la robe rouge, c’est là que Peter a décidé de tester de nouveaux costumes qui deviendront des classiques. Il a donc décidé de créer des masques et des costumes qui serviraient les paroles des chansons.  Par exemple, la tête de renard et la robe de Musical Box ont été remplacés par le masque du vieil homme illustrant le personnage d’Henry qui devient vieux prématurément.

Dans Supper’s Ready, le personnage vaniteux de Narcisse qui meurt et devient une fleur est maintenant illustré par le célèbre costume dont les pétales entourent la tête de Peter.

On note aussi le masque en forme de boîte rouge pour illustrer les gardes Magog dans Apocalypse in 9/8. À la fin de la suite de 23 minutes, Peter enlève sa cape noire pour révéler un costume blanc qui illustre la victoire du bien contre le diable.

Tony, qui n’était pas un fan du premier costume original indiquait quelques années plus tard que « quand on a commencé à faire Supper’s Ready sur scène, ça n’allait pas très bien, jusqu’à ce que Peter commence à porter des costumes pour illustrer des personnages. Soudain, c’est devenu le point central de notre spectacle. » Steve se souvient que « nous jouions les mêmes chansons avant que Peter ne commence à se costumer et cela n’avait jamais attiré autant l’attention de la foule qui était là pour voir deux ou trois autres groupes qui étaient très populaires. Soudainement, cela nous a donné le petit extra pour prendre le devant de la scène. »

En entrevue, Adrien Selby affirmait que le spectacle visuel évoluait constamment. « Le tout était développé par Peter et moi. C’était un spectacle extraordinaire qui serait dans les normes d’aujourd’hui incroyablement simple, mais c’était très nouveau et original. Je me souviens qu’au début de 1973, le spectacle visuel comprenait de 40 à 50 lumières avec un peu de glace sèche et ce grand écran blanc qui donnait cet effet distinctif.

Selon Tony, « nous avions l’habitude de commencer à cette époque nos spectacles avec Watcher of the Skies. Ça peut paraître cliché mais nous avions de la glace sèche, Peter avait du maquillage phosphorescent, ses ailes de chauve-souris et tout son matériel. C’était une intro incroyable, quelque chose que vous ne pouviez voir qu’à un spectacle de Genesis, il n’y avait rien de comparable. Nous faisions passer le Mellotron à travers le système de son avec un écho. Cela donnait un gros effet stéréo qui était très rare à l’époque. »

Pour Peter, « Watcher of the Skies, c’était la science-fiction qui rencontrait la musique progressive. Le spectacle commençait dans la noirceur et ensuite, les lumières UV arrivaient lentement et il y avait soudainement ces énormes accords d’orgue et de Mellotron qui arrivaient de nulle part. Et puis, la foule voyaient deux petits points de lumière qui étaient mes yeux maquillés qui se mariaient avec le fond blanc du décor. »

Le groupe jouera le 24 février au Free Trade Hall à Manchester une prestation qui sera enregistrée pour l’émission de radio américaine The King Biscuit Hour. Des performances qui seront utilisées ensuite pour le premier album en spectacle.

Retour en Amérique et pour la première fois, le Québec !

Fort de leur popularité grandissante, Genesis retournera en Amérique du Nord en mars et avril 1973 pour visiter quelques grandes villes de l’est des États-Unis ainsi que pour la première fois, trois villes canadiennes dont deux au Québec, au Grand théâtre de Québec et à Sherbrooke.

Comment seront-ils accueillis? À suivre !

BANNIÈRE: THOMAS O’SULLIVAN
WEBMESTRE: STEVEN HENRY
RÉDAC’CHEF : MURIEL MASSÉ
ÉDITEUR: GÉO GIGUÈRE

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